Vitamine E : antioxydant, carence et toxicité
Découvrez le rôle antioxydant de la vitamine E, les causes de carence et les risques de surdosage. Guide pratique fondé sur l'ANSES et l'EFSA.

Vitamine E : antioxydant, carence et toxicité — quelle dose adopter ?
La vitamine E traîne une réputation de « vitamine anti-âge » qui dépasse largement ce que la science a réellement démontré. Ce n’est pourtant pas une vitamine anodine : c’est le principal antioxydant liposoluble (soluble dans les graisses) de nos membranes cellulaires, et sa carence comme sa toxicité obéissent à des mécanismes précis qu’il est utile de connaître avant de conseiller — ou de déconseiller — un complément. Cet article traite l’apport nutritionnel par voie orale ; pour l’usage cutané en cosmétique (sérums, huiles, mythe des cicatrices), voir l’article dédié à la vitamine E topique.
⚡ L’essentiel en un coup d’œil
🎯 À quoi ça sert, vraiment ?
- Protection antioxydante des membranes cellulaires — mécanisme bien établi (⭐⭐⭐⭐⭐)
- Traitement ciblé de la stéatohépatite métabolique (MASH, ex-NASH) chez l’adulte non diabétique et non cirrhotique — sur prescription et suivi hépatologique (⭐⭐⭐)
- ❌ Pas de preuve de prévention du cancer ou des maladies cardiovasculaires en supplémentation chez le sujet sain
💊 Comment le conseiller ?
- Forme de référence : RRR-alpha-tocophérol (forme naturelle)
- Apport satisfaisant ANSES : 10 mg/j (homme), 9 mg/j (femme)
- Pas de cure systématique en l’absence de carence prouvée ou d’indication médicale précise
🚫 5 questions à poser avant de conseiller
- Le patient prend-il un anticoagulant ou un antiagrégant plaquettaire ?
- Une intervention chirurgicale est-elle programmée ?
- Existe-t-il une maladie de malabsorption des graisses (Crohn, mucoviscidose, cholestase) ?
- S’agit-il d’une grossesse ou d’un désir de grossesse ?
- Le patient prend-il déjà de fortes doses en automédication au long cours ?
Le détail de chaque point — mécanismes, preuves, sources — est développé section par section ci-dessous.
📑 Sommaire de l’article
- 1. Qu’est-ce que la vitamine E ? Huit molécules, un seul acteur essentiel
- 2. Le mécanisme antioxydant : comment elle protège vos membranes
- 2 bis. Le réseau antioxydant : vitamine C, glutathion et sélénium
- 3. Carence en vitamine E : rare, mais pas anodine
- 4. Sources alimentaires et apports recommandés en France
- 5. Toxicité et supplémentation : la limite de sécurité 2024
- 6. Interactions médicamenteuses et populations à surveiller
- 7. Conseil au comptoir : qui a réellement besoin d’un supplément ?
1. Qu’est-ce que la vitamine E ? Huit molécules, un seul acteur essentiel
En bref : parmi les huit formes naturelles de vitamine E, seul l’alpha-tocophérol répond aux besoins humains — c’est la seule forme à retenir pour le conseil et la surveillance biologique.
Le terme « vitamine E » regroupe en réalité huit composés liposolubles apparentés : quatre tocophérols (alpha, bêta, gamma, delta) et quatre tocotriénols, qui diffèrent par la structure de leur chaîne latérale. Sur ces huit molécules, une seule est reconnue comme couvrant les besoins physiologiques de l’organisme : le RRR-alpha-tocophérol (National Institutes of Health, Office of Dietary Supplements, 2025).
Ce n’est pas un détail de nomenclature : le foie possède une protéine de tri, la protéine de transfert de l’alpha-tocophérol (α-TTP, une enzyme hépatique qui reconnaît spécifiquement cette forme), qui capte préférentiellement l’alpha-tocophérol absorbé par l’intestin et le réincorpore dans les lipoprotéines (VLDL) destinées à la circulation générale. Les autres formes — notamment le gamma-tocophérol, pourtant majoritaire dans l’alimentation occidentale (huiles de soja, de maïs) — sont en grande partie métabolisées et éliminées sans être redistribuées à l’organisme.
ℹ️ Pourquoi le dosage sanguin cible l’alpha-tocophérol
Quand un dosage biologique de « vitamine E » est prescrit, c’est l’alpha-tocophérol plasmatique qui est mesuré. C’est le seul marqueur validé pour évaluer un statut en vitamine E, que ce soit pour dépister une carence ou pour suivre une supplémentation.
Les tocotriénols, présents surtout dans l’huile de palme, le son de riz et l’orge, sont étudiés pour des propriétés propres, mais leurs données cliniques restent préliminaires (⭐⭐). Au-delà de son rôle antioxydant, l’alpha-tocophérol module aussi la réponse immunitaire et inflammatoire (production de prostaglandines, fonction des lymphocytes T) et l’expression de certains gènes, des fonctions mieux décrites chez l’animal que chez l’humain.
Implication au comptoir : face à un complément affichant « tocophérols mixtes » ou « vitamine E naturelle », le pharmacien peut expliquer que seule la teneur en alpha-tocophérol (souvent indiquée en équivalents mg ou UI) compte pour l’efficacité biologique — le reste de l’étiquette relève surtout du marketing.
2. Le mécanisme antioxydant : comment elle protège vos membranes
En bref : la vitamine E interrompt une réaction en chaîne qui abîmerait sinon les membranes cellulaires — un mécanisme protecteur, mais qui explique aussi pourquoi ses effets restent locaux et ne se traduisent pas automatiquement en bénéfice clinique global.
Les membranes cellulaires sont riches en acides gras polyinsaturés (des lipides comportant plusieurs doubles liaisons, particulièrement vulnérables à l’oxydation). Lorsqu’un radical libre — une molécule instable produite par le métabolisme normal ou par des agressions extérieures comme le tabac — attaque un de ces acides gras, il déclenche une peroxydation lipidique en chaîne : chaque lipide oxydé génère à son tour un nouveau radical, qui attaque le lipide voisin, et ainsi de suite.
L’alpha-tocophérol s’intercale dans la membrane et interrompt cette chaîne en donnant un atome d’hydrogène au radical peroxyle, le neutralisant. Ce don transforme la vitamine E elle-même en un radical (le radical tocophéroxyle), mais un radical stable et peu réactif — le processus s’arrête là plutôt que de se propager. La vitamine C, présente dans le cytosol aqueux, peut ensuite régénérer la vitamine E oxydée en lui restituant un hydrogène, ce qui permet à la molécule d’être réutilisée. Mais la vitamine C s’oxyde à son tour : c’est là qu’intervient le glutathion, détaillé dans la section suivante.
Implication au comptoir : ce mécanisme explique pourquoi vitamine E et vitamine C sont souvent associées dans les formulations « antioxydantes » — mais aussi pourquoi ce synergisme biochimique local ne garantit pas, à lui seul, un bénéfice clinique mesurable à l’échelle de l’organisme entier (voir section 5).
2 bis. Le réseau antioxydant : vitamine C, glutathion et sélénium
En bref : la vitamine E n’agit jamais seule. Elle est la première maille d’une chaîne de recyclage — vitamine C, glutathion, NADPH — et travaille en tandem avec la glutathion peroxydase, une enzyme au sélénium.
Une molécule de vitamine E qui a neutralisé un radical n’est pas « perdue » : elle peut être régénérée des centaines de fois, à condition que toute la chaîne en aval fonctionne. On parle de réseau antioxydant : chaque antioxydant oxydé est réduit par le suivant, jusqu’à une source d’énergie cellulaire, le NADPH.
La vitamine E stoppe la chaîne de peroxydation ; la vitamine C la régénère ; le glutathion recycle la vitamine C ; le NADPH recycle le glutathion. La glutathion peroxydase (sélénium) neutralise en parallèle les hydroperoxydes formés.
Le glutathion, pivot du recyclage
Le glutathion (GSH) est un tripeptide (glutamate, cystéine, glycine) fabriqué par toutes nos cellules ; c’est l’antioxydant intracellulaire le plus abondant. Il intervient à deux niveaux pour préserver la vitamine E :
- Il recycle la vitamine C. Après avoir régénéré la vitamine E, la vitamine C se retrouve sous forme oxydée (radical ascorbyle puis acide déhydroascorbique, DHA). Le glutathion réduit le DHA en ascorbate, ce qui remet la vitamine C en circulation — et donc, indirectement, la vitamine E.
- Il alimente la glutathion peroxydase (GPx). Cette enzyme au sélénium (sa forme membranaire, la GPx4, agit au cœur des lipides) transforme les hydroperoxydes lipidiques (ROOH) produits par la vitamine E en alcools inertes (ROH). Sans elle, ces hydroperoxydes pourraient se décomposer — notamment au contact du fer — et relancer la chaîne de peroxydation. La GPx « termine le travail » de la vitamine E et lui évite d’être consommée inutilement.
Le glutathion oxydé (GSSG) est à son tour régénéré par la glutathion réductase, une enzyme qui utilise le NADPH et dont le cofacteur (FAD) dérive de la vitamine B2. Le NADPH provient principalement de la voie des pentoses phosphates, dont l’enzyme clé est la G6PD — ce qui explique la fragilité oxydative des globules rouges chez les patients déficitaires en G6PD. D’autres molécules peuvent aussi régénérer la vitamine E, comme la forme réduite de la coenzyme Q10 (ubiquinol) ou l’acide alpha-lipoïque.
| Maillon | Rôle vis-à-vis de la vitamine E | Nutriments dont il dépend |
|---|---|---|
| Vitamine C | Régénère directement la vitamine E oxydée | Fruits et légumes crus (voir l’article vitamine C) |
| Glutathion (GSH) | Recycle la vitamine C ; sert de substrat à la GPx | Protéines riches en acides aminés soufrés (cystéine, méthionine), crucifères, ail, oignon |
| Glutathion peroxydase | Élimine les hydroperoxydes formés par la vitamine E | Sélénium (poissons, fruits de mer, noix du Brésil) |
| Glutathion réductase | Régénère le glutathion à partir du GSSG | Vitamine B2 (riboflavine), NADPH (G6PD) |
🆚 Mythe ou réalité ?
❌ Ce qu’on entend souvent
« Plus je prends de vitamine E, mieux je suis protégé contre l’oxydation »
✅ Ce que montre la recherche
La protection dépend de l’équilibre de tout le réseau, pas d’un seul maillon. Une vitamine E abondante mais mal régénérée (peu de vitamine C, statut en sélénium bas) reste sous forme oxydée et protège moins ; en laboratoire, le radical tocophéroxyle peut même devenir pro-oxydant lorsqu’il n’est pas recyclé (⭐⭐, données surtout expérimentales). C’est l’un des arguments de la micronutrition en faveur d’apports variés et physiologiques plutôt que d’une forte dose isolée — cohérent avec l’absence de bénéfice, voire le sur-risque, observés dans les grands essais de supplémentation (section 5).
Implication au comptoir : devant une demande de vitamine E « antioxydante », vérifier d’abord le reste du réseau : consommation de fruits et légumes (vitamine C), apports en protéines et en sélénium, tabagisme (qui épuise vitamine C et glutathion). Corriger un maillon faible par l’assiette est souvent plus pertinent qu’ajouter une forte dose de vitamine E. Quant au glutathion en complément, sa biodisponibilité orale reste discutée (il est en grande partie dégradé dans l’intestin ; quelques essais suggèrent une hausse des réserves à forte dose, ⭐⭐) : soutenir sa synthèse par les apports en acides aminés soufrés reste la première approche.
3. Carence en vitamine E : rare, mais pas anodine
En bref : la carence en vitamine E ne résulte quasiment jamais d’un manque alimentaire chez l’adulte sain — elle signale presque toujours un trouble de l’absorption des graisses ou une maladie génétique rare.
Comme la vitamine E est liposoluble, elle a besoin de graisses alimentaires et d’une sécrétion biliaire fonctionnelle pour être absorbée dans l’intestin grêle. Une carence vraie chez un adulte par ailleurs sain, avec une alimentation variée, est donc exceptionnelle (NIH-ODS, 2025).
Les situations à risque réel sont :
- les malabsorptions lipidiques : maladie de Crohn, mucoviscidose, cholestase chronique, résection intestinale étendue ;
- l’ataxie avec déficit en vitamine E (AVED), une maladie génétique rare (prévalence estimée à 1/300 000) touchant le gène de l’α-TTP hépatique, qui empêche la vitamine E d’être réincorporée dans les VLDL malgré une absorption intestinale normale (Ouahchi et al., Nature Genetics, 1995) ;
- les grands prématurés, dont les réserves hépatiques sont insuffisantes à la naissance.
⚠️ Signes évocateurs d’une carence
La carence se manifeste par un syndrome neurologique progressif : ataxie (perte de coordination des mouvements), atteinte de la sensibilité profonde, aréflexie, parfois une rétinopathie pigmentaire. Chez un enfant ou un jeune adulte, des troubles de l’équilibre inexpliqués ne doivent pas être attribués trop vite à la fatigue ou à la croissance — un dosage de vitamine E fait partie du bilan à envisager.
Implication au comptoir : une carence découverte chez un patient sans trouble digestif connu justifie une orientation médicale — elle peut être le premier signe d’une malabsorption jusque-là silencieuse.
4. Sources alimentaires et apports recommandés en France
En bref : les apports satisfaisants ont été révisés à la baisse par l’ANSES — de quoi relativiser l’idée d’un besoin « élevé » en vitamine E chez la majorité des adultes.
Dans sa mise à jour de 2025, l’ANSES fixe l’apport satisfaisant (la référence utilisée quand les données ne permettent pas de définir un besoin nutritionnel moyen précis) à 10 mg/j pour l’homme adulte et 9 mg/j pour la femme adulte, y compris pendant la grossesse et l’allaitement.
Les huiles végétales les plus riches en vitamine E sont aussi parmi les plus sensibles à l’oxydation — leur mode de conservation influence directement la teneur réellement disponible ; voir notre guide complet des huiles végétales pour le détail.
| Aliment (pour 100 g) | Teneur approximative en vitamine E |
|---|---|
| Huile de germe de blé | très riche (plusieurs dizaines de mg) |
| Huile de tournesol | riche |
| Huile de colza | riche — et source d’oméga-3 : le meilleur compromis pour l’huile de tous les jours |
| Noix | modérée (surtout gamma-tocophérol), riches en oméga-3 |
| Amandes, noisettes, graines de tournesol | riches |
| Avocat, épinards, brocolis | modérée |
| Huile d’olive | modérée |
D’après l’enquête nationale INCA, les principaux contributeurs aux apports en vitamine E des adultes français sont les huiles (26 %), la margarine (8 %), les légumes (7 %) et les fruits (6 %). Autrement dit, le choix des matières grasses d’assaisonnement pèse davantage que n’importe quel « super-aliment ».
Point pratique : la vitamine E étant liposoluble, son absorption dépend directement de l’apport en lipides du même repas — une portion de crudités arrosée d’huile est mieux valorisée qu’une portion « allégée en matière grasse ».
Implication au comptoir : chez un patient qui suit un régime très pauvre en graisses (souvent pour des raisons cardiovasculaires ou de perte de poids), rappeler qu’un minimum de lipides de qualité reste nécessaire à l’absorption des vitamines liposolubles (A, D, E, K).
5. Toxicité et supplémentation : la limite de sécurité 2024
En bref : l’EFSA a confirmé en 2024 une limite de sécurité de 300 mg/j chez l’adulte, centrée sur un seul risque bien identifié : le saignement.
Contrairement aux vitamines hydrosolubles, l’excès de vitamine E ne s’élimine pas facilement dans les urines : elle s’accumule dans le tissu adipeux et le foie. En 2024, l’EFSA a réévalué la limite supérieure de sécurité (LSS, l’apport chronique maximal jugé sans risque pour la quasi-totalité de la population) et l’a maintenue à 300 mg/j pour l’adulte, y compris pendant la grossesse et l’allaitement — l’effet critique retenu étant l’altération de la coagulation et le risque hémorragique associé (EFSA NDA Panel, EFSA Journal, 2024).
À fortes doses, l’alpha-tocophérol inhibe l’agrégation plaquettaire et antagonise les facteurs de coagulation vitamine K-dépendants — un effet qui se surajoute à celui des anticoagulants et antiagrégants (voir section 6). Chez le sujet sain, l’EFSA note qu’aucune modification du temps de saignement n’a été observée jusqu’à environ 540 mg/j : la limite de 300 mg/j intègre donc une marge de sécurité. L’EFSA précise d’ailleurs que cette limite ne s’applique pas telle quelle aux patients déjà sous anticoagulant ou antiagrégant : chez eux, le seuil de vigilance doit être individualisé, en lien avec le médecin traitant.
⚠️ En pratique
Un dépassement de la LSS par l’alimentation seule est pratiquement impossible. Le risque concerne les utilisateurs réguliers de compléments alimentaires à forte dose, en particulier en automédication prolongée sans avis médical.
Implication au comptoir : face à un complément « vitamine E 400 UI » (soit environ 268 mg d’alpha-tocophérol synthétique), rappeler que cette dose approche déjà la limite de sécurité EFSA à elle seule — d’où l’intérêt de vérifier l’ensemble des sources de vitamine E consommées par le patient (compléments multiples, produits enrichis).
🆚 Mythe ou réalité ?
❌ Ce qu’on entend souvent
« Un antioxydant en complément, ça ne peut pas faire de mal — au pire, ça ne sert à rien »
✅ Ce que montre la recherche
L’essai randomisé SELECT, mené chez plus de 35 000 hommes en bonne santé, a mis en évidence une augmentation statistiquement significative du risque de cancer de la prostate chez les hommes supplémentés en vitamine E seule sur le long terme, comparés au placebo (Klein et al., JAMA, 2011 — niveau de preuve ⭐⭐⭐⭐, essai contrôlé randomisé de grande taille). L’essai a d’ailleurs été arrêté prématurément pour futilité et signal de sur-risque. Ce résultat ne s’applique pas à la vitamine E d’origine alimentaire, mais il invite à une réelle prudence vis-à-vis de la supplémentation systématique « au cas où » chez le sujet sans carence identifiée.
6. Interactions médicamenteuses et populations à surveiller
En bref : le risque hémorragique domine très largement le profil d’interactions de la vitamine E — une vigilance particulière s’impose chez tout patient sous traitement affectant la coagulation.
- Anticoagulants (antivitamines K, anticoagulants oraux directs) : majoration du risque hémorragique à forte dose, en particulier si les apports en vitamine K sont bas ;
- Antiagrégants plaquettaires (aspirine à visée antiagrégante, clopidogrel) : effet additif sur l’inhibition de l’agrégation plaquettaire ;
- Chirurgie programmée : les mêmes autorités recommandent classiquement d’évoquer l’arrêt d’une supplémentation à forte dose avant une intervention.
⚠️ Populations à orienter vers un avis médical avant supplémentation
Patients sous anticoagulant ou antiagrégant, patients en prévention secondaire d’une maladie cardiovasculaire, patients présentant un syndrome de malabsorption de la vitamine K — ces situations sortent du cadre d’un simple conseil comptoir et nécessitent une évaluation médicale individualisée avant toute prise de vitamine E à dose supra-alimentaire.
Implication au comptoir : systématiser la question du traitement anticoagulant/antiagrégant avant toute délivrance d’un complément contenant de la vitamine E à dose élevée, y compris dans des formules « multivitaminées » où le dosage passe parfois inaperçu.
7. Conseil au comptoir : qui a réellement besoin d’un supplément de vitamine E ?
En bref : en dehors de situations médicales précises, une alimentation variée couvre largement les besoins — la supplémentation systématique n’a pas de justification scientifique solide.
👨⚕️ Conseil au comptoir
Une supplémentation ciblée a une place reconnue dans des situations précises et documentées : malabsorption lipidique avérée (Crohn, mucoviscidose, cholestase), AVED génétique diagnostiquée, ou stéatohépatite métabolique (MASH) confirmée chez un patient non diabétique et non cirrhotique, sur prescription et suivi hépatologique. En dehors de ces cas, orienter vers l’alimentation plutôt que vers le complément reste le conseil le plus solide. Si un complément se justifie, préférer une dose nutritionnelle de forme naturelle (mélange de tocophérols, idéalement associé à d’autres antioxydants comme la vitamine C et le sélénium) plutôt qu’une forte dose isolée au long cours.
🔭 Perspective de recherche
Un repositionnement thérapeutique inattendu : la stéatohépatite métabolique (MASH)
Depuis 2023, un consensus international a renommé la stéatose hépatique non alcoolique (NAFLD) en MASLD (metabolic dysfunction-associated steatotic liver disease) et sa forme inflammatoire, la NASH, en MASH (stéatohépatite associée à une dysfonction métabolique) : le diagnostic repose désormais sur des critères métaboliques positifs plutôt que sur la seule absence d’alcool. Pour les critères, le dépistage (FIB-4, élastographie) et la prise en charge, voir notre dossier stéatose hépatique (MASLD).
L’essai contrôlé randomisé PIVENS a montré qu’un traitement de 96 semaines par alpha-tocophérol à forte dose (800 UI/j) améliorait significativement l’histologie hépatique chez des adultes non diabétiques atteints de stéatohépatite (alors appelée NASH), comparé au placebo (43 % vs 19 % d’amélioration ; Sanyal et al., New England Journal of Medicine, 2010 — niveau de preuve ⭐⭐⭐, ECR multicentrique). Ces résultats ont été repris dans les recommandations nord-américaines, tandis que les recommandations européennes de 2024 ne retiennent pas la vitamine E en traitement de routine de la MASH — elle reste une option au cas par cas, décidée par l’hépatologue.
Un angle pharmacogénomique récent affine encore ce tableau : des variants du gène CYP4F2 (l’enzyme principale qui métabolise la vitamine E) modulent la concentration plasmatique atteinte sous traitement et pourraient expliquer une partie de la variabilité de réponse entre patients. Cela nourrit un raisonnement de médecine de précision, mais reste à un stade exploratoire. Aucune de ces données ne justifie une auto-supplémentation : la fenêtre thérapeutique testée (fibrose absente, absence de diabète et de cirrhose, dose élevée et prolongée sous surveillance) est étroite et ne se généralise pas à la MASH en général.
Tableau récapitulatif
| Aspect | Repère clé | Niveau de preuve |
|---|---|---|
| Rôle établi | Antioxydant membranaire (chaîne de peroxydation lipidique), régénéré par la vitamine C, elle-même recyclée par le glutathion | ⭐⭐⭐⭐⭐ |
| Apport satisfaisant (ANSES, 2025) | 10 mg/j (homme) — 9 mg/j (femme) | ⭐⭐⭐⭐ |
| Carence | Rare — malabsorption lipidique ou AVED génétique | ⭐⭐⭐⭐ |
| Limite de sécurité (EFSA, 2024) | 300 mg/j chez l’adulte, risque hémorragique | ⭐⭐⭐⭐ |
| Prévention cancer/cardiovasculaire en supplémentation | Non démontrée — sur-risque possible (essai SELECT) | ⭐⭐⭐⭐ |
| Traitement de la MASH (ex-NASH) non diabétique non cirrhotique | Amélioration histologique sous 800 UI/j, 96 semaines ; pas de recommandation de routine en Europe (2024) | ⭐⭐⭐ |
⭐ Controversé · ⭐⭐ Modérée · ⭐⭐⭐ Bonne (ECR) · ⭐⭐⭐⭐ Solide (méta-analyse/expertise collective) · ⭐⭐⭐⭐⭐ Élevé
🔑 En résumé
La vitamine E est un antioxydant membranaire essentiel, qui ne fonctionne pas seule : elle est régénérée par la vitamine C, elle-même recyclée par le glutathion, tandis que la glutathion peroxydase (sélénium) élimine les hydroperoxydes. Sa carence reste pourtant sa carence reste rare hors malabsorption lipidique ou maladie génétique, et sa supplémentation systématique chez le sujet sain n’a pas démontré de bénéfice — avec un signal de sur-risque documenté dans un grand essai randomisé. Une alimentation variée en huiles végétales, oléagineux et légumes verts couvre largement les besoins ; la supplémentation ciblée reste réservée à des indications médicales précises, sous surveillance, notamment chez les patients sous anticoagulant ou antiagrégant.
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- Huiles végétales : olive, ricin, oméga-3 — comment bien les choisir ?
📚 Sources de cet article
- ANSES, Les références nutritionnelles en vitamines et minéraux (actualisation 2025)
- National Institutes of Health, Office of Dietary Supplements — Vitamin E: Fact Sheet for Health Professionals, 2025
- EFSA NDA Panel, Scientific opinion on the tolerable upper intake level for vitamin E, EFSA Journal, 2024
- Ouahchi K et al., Ataxia with isolated vitamin E deficiency is caused by mutations in the α-TTP, Nature Genetics, 1995
- Klein EA et al., Vitamin E and the Risk of Prostate Cancer (SELECT), JAMA, 2011
- Sanyal AJ et al., Pioglitazone, Vitamin E, or Placebo for Nonalcoholic Steatohepatitis (PIVENS), New England Journal of Medicine, 2010
- Rinella ME et al., A multisociety Delphi consensus statement on new fatty liver disease nomenclature, Journal of Hepatology / Hepatology, 2023
- Traber MG, Stevens JF, Vitamins C and E: beneficial effects from a mechanistic perspective, Free Radical Biology & Medicine, 2011
- Ataxie avec déficit isolé en vitamine E (AVED) — description clinique
Cet article a une visée informative et ne remplace pas une consultation médicale ou pharmaceutique individualisée. Toute supplémentation en vitamine E à dose supra-alimentaire, en particulier chez les patients sous anticoagulant, antiagrégant, ou présentant une pathologie hépatique ou digestive, doit faire l’objet d’un avis médical préalable. Sources citées ci-dessus (ANSES, NIH-ODS, EFSA, JAMA, NEJM, consensus MASLD 2023).



