Vertiges : VPPB, Ménière, médicaments, que faire ?

Vertiges : causes (VPPB, Ménière, médicaments), signes d'alerte, manœuvres de repositionnement et rôle réel de la vitamine D. Guide du pharmacien.

Le vertige représente à lui seul 5 % des consultations en médecine générale et en neurologie, et jusqu’à 10 % des consultations ORL. Derrière ce mot unique se cachent en réalité des mécanismes très différents : un simple cristal calcique déplacé dans l’oreille interne, un effet indésirable médicamenteux, une migraine qui s’ignore, ou plus rarement une urgence neurologique. Ce guide fait le point sur les causes, les signes qui doivent alerter, les traitements dont l’efficacité est solidement établie — et ceux dont la recherche récente vient, au contraire, nuancer la réputation.

📑 Sommaire de l’article

1. Qu’est-ce qu’un vertige ? Le conflit sensoriel expliqué

Le vertige naît d’une atteinte du système vestibulaire : le labyrinthe postérieur de l’oreille interne, le nerf vestibulaire, et les centres d’intégration situés dans le tronc cérébral et le cervelet. En permanence, votre cerveau compare trois sources d’information sur votre position dans l’espace : les canaux semi-circulaires de l’oreille interne (qui détectent les rotations de la tête), vos yeux, et vos propriocepteurs (les capteurs de position situés dans les muscles et les articulations). Le vertige apparaît lorsque l’une de ces trois sources envoie une information en contradiction avec les deux autres : c’est ce conflit sensoriel qui produit la sensation de mouvement illusoire.

Oreille interne Canaux semi-circulaires (rotation de la tête) Yeux Repères visuels de l’environnement Propriocepteurs Muscles, articulations, plante des pieds Cerveau Centres de l’équilibre Informations discordantes = sensation de vertige

Le vertige résulte d’un désaccord entre les trois systèmes qui informent le cerveau de la position du corps dans l’espace.

On distingue deux grandes origines au vertige selon la localisation de l’atteinte : une origine périphérique, lorsque le problème siège dans l’oreille interne elle-même ou le nerf vestibulaire, et une origine centrale, lorsque ce sont les voies nerveuses reliant l’oreille au cerveau, ou le cerveau lui-même, qui sont en cause.

ℹ️ Au comptoir

Face à un patient qui décrit un « vertige », posez systématiquement la question de la sensation exacte : une vraie rotation oriente vers une cause vestibulaire ; une impression d’ébriété ou de tête vide oriente davantage vers une cause cardiovasculaire, métabolique ou anxieuse. Cette distinction guide directement l’orientation du patient.

2. Vrai vertige, faux vertige : comment les distinguer

Le vrai vertige est rotatoire : le patient a l’impression que la pièce tourne autour de lui, ou qu’il tourne lui-même. C’est un vertige d’origine labyrinthique, qui peut s’accompagner d’acouphènes et de troubles de l’audition — l’association caractéristique de la maladie de Ménière. Il s’accompagne de quatre signes cardinaux : la sensation vertigineuse elle-même, le nystagmus (mouvement oscillatoire involontaire des yeux), des vomissements, et une ataxie (trouble de la coordination des mouvements volontaires).

Le faux vertige, lui, regroupe des causes très hétérogènes : athérosclérose, arthrose cervicale, troubles digestifs (notamment hépatobiliaires), troubles neurovégétatifs, phobies, intoxications médicamenteuses. Il ne faut jamais oublier que certains vertiges peuvent être annonciateurs d’une tumeur, du neurinome de l’acoustique jusqu’aux tumeurs cérébrales — d’où l’importance de ne jamais banaliser un vertige qui persiste ou qui change de caractère.

🔑 À retenir

Le tableau clinique dépend de quatre facteurs : le caractère uni ou bilatéral de l’atteinte, le mode d’installation (brutal ou progressif), l’intensité, et le siège de l’atteinte. Ces éléments, recueillis par l’interrogatoire, orientent déjà fortement le diagnostic avant même l’examen clinique.

3. Les vertiges périphériques : VPPB, Ménière, névrite vestibulaire

Le vertige positionnel paroxystique bénin (VPPB)

C’est, de très loin, la cause la plus fréquente de vertige : elle représente à elle seule 17 à 34 % des consultations pour vertige, avec une prévalence annuelle estimée à 1,6 % de la population générale. Le VPPB débute le plus souvent entre 50 et 70 ans, les femmes étant deux fois plus touchées que les hommes, la prévalence annuelle étant de 1600 pour 100 000, soit 1,6 %, affectant essentiellement l’adulte avec une prévalence augmentant chez le sujet âgé. Son mécanisme est aujourd’hui bien élucidé : de minuscules cristaux de carbonate de calcium, les otoconies, normalement fixés sur une membrane de l’utricule, se détachent et migrent dans l’un des canaux semi-circulaires — le canal postérieur dans la grande majorité des cas. Le vertige est alors bref (moins de 60 secondes), rotatoire, déclenché par les changements de position de la tête, sans signe auditif ni neurologique associé, avec une tendance matinale caractéristique et une amélioration au cours de la journée.

La maladie de Ménière

Elle associe vertiges rotatoires intenses, acouphènes et fluctuation de l’audition, par accumulation anormale de liquide endolymphatique dans l’oreille interne. Sa prévalence réelle est nettement plus faible qu’on ne le pense souvent en pratique — de l’ordre de dix fois inférieure à celle du VPPB — alors qu’elle reste fréquemment sur-diagnostiquée face à un patient vertigineux avec acouphènes.

La névrite (ou neuronite) vestibulaire

Elle se manifeste par un vertige rotatoire intense, brutal, continu pendant plusieurs jours, sans atteinte auditive, généralement d’origine virale. La récupération se fait par un phénomène de compensation vestibulaire : le cerveau apprend progressivement à réinterpréter les signaux de l’oreille atteinte. C’est la raison pour laquelle l’alitement prolongé est déconseillé : il retarde cette compensation.

👨‍⚕️ Conseil au comptoir

Un patient qui décrit un vertige bref, déclenché en se retournant dans le lit ou en levant la tête pour attraper un objet en hauteur, évoque fortement un VPPB. Orientez-le vers son médecin ou un kinésithérapeute formé aux manœuvres vestibulaires : c’est le seul traitement dont l’efficacité est solidement démontrée pour cette pathologie.

4. Les vertiges d’origine centrale et les autres causes

Les vertiges d’origine centrale résultent d’une atteinte du tronc cérébral, du cervelet ou des voies vestibulaires centrales : accident ischémique transitoire ou constitué, migraine vestibulaire, sclérose en plaques, tumeur de l’angle ponto-cérébelleux. La migraine vestibulaire est aujourd’hui reconnue comme l’une des causes les plus fréquentes de vertiges épisodiques récidivants de l’adulte, avec une prévalence estimée entre 1 et 3 % de la population générale selon les séries — et elle reste largement sous-diagnostiquée, car le vertige peut survenir sans céphalée associée dans un nombre significatif de crises.

D’autres causes ne doivent pas être négligées : vertige psychogène, spasmophilie, ou vertiges d’origine toxique (alcool, monoxyde de carbone). Un diagnostic différentiel large est indispensable, en éliminant d’abord les faux vertiges d’origine circulatoire, cardiaque (lipothymie), métabolique (hypoglycémie), hématologique (anémie) ou psychogène.

ℹ️ Migraine vestibulaire : le diagnostic caméléon

Les critères diagnostiques internationaux (Société Bárány / International Headache Society) exigent au moins cinq épisodes de symptômes vestibulaires modérés à sévères, durant de 5 minutes à 72 heures, avec un antécédent de migraine et au moins un symptôme migraineux pendant la moitié des épisodes. Un patient migraineux connu qui rapporte des vertiges récidivants sans cause ORL identifiée mérite d’être réinterrogé sur ce terrain, souvent passé sous silence.

5. Médicaments et vertiges : la liste à connaître au comptoir

Plus de 130 médicaments sont aujourd’hui répertoriés comme potentiellement ototoxiques, c’est-à-dire toxiques pour l’appareil vestibulaire périphérique, avec un retentissement possible sur l’audition. Il faut distinguer deux mécanismes bien différents.

Ototoxicité : un mécanisme irréversible

Classe Exemples
AntibiotiquesAminosides, érythromycine, vancomycine
AnticancéreuxCisplatine, vinblastine, bortézomib
Diurétiques de l’anseFurosémide à forte dose
Antipaludéens / anti-arythmiquesQuinine, chloroquine, quinidine
Salicylés et AINSAspirine à forte dose
NeuropsychotropesLithium, phénytoïne, prégabaline

Atteinte centrale : un mécanisme réversible

D’autres médicaments provoquent des vertiges par une action centrale (cervelet, centres vestibulaires, formation réticulée) sans détruire l’appareil auditif : dopaminergiques, sédatifs, barbituriques, carbamazépine, certains antihistaminiques, antihypertenseurs, alpha-bloquants, dérivés nitrés. À la différence de l’ototoxicité, cette action n’est pas destructrice et reste réversible à l’arrêt du traitement.

⚠️ Vigilance à l’officine

L’ototoxicité étant irréversible, il n’existe aucun traitement curatif : seule la prévention compte. En cas de surdité préexistante, signalez-le systématiquement au prescripteur. Pour tout médicament délivré sans ordonnance, vérifiez la notice ou interrogez le pharmacien sur un éventuel potentiel ototoxique, en particulier chez les patients âgés, insuffisants rénaux, ou déjà sous traitement ototoxique.

6. Vertiges de la personne âgée : un enjeu de chute

Chez la personne âgée, les vertiges sont le plus souvent multifactoriels : la perte neuronale liée à l’âge, particulièrement marquée après 70 ans, touche simultanément l’oreille interne, les récepteurs proprioceptifs, le cerveau et le cervelet, à quoi s’ajoute une baisse de l’acuité visuelle. Les traitements en cours peuvent aggraver le tableau : vasodilatateurs (risque d’hypotension), benzodiazépines (effets myorelaxants et amnésiants), neuroleptiques, hypnotiques. Une revue de l’ordonnance, avec l’accord du médecin traitant, fait partie intégrante de la prise en charge.

👨‍⚕️ Conseil au comptoir

Devant un patient âgé polymédiqué qui rapporte des vertiges d’apparition récente, pensez systématiquement à l’hypotension orthostatique iatrogène avant d’évoquer une cause ORL : elle se recherche simplement par une mesure de la tension en position couchée puis debout, à une minute d’intervalle.

7. Quand consulter en urgence ? Les signes qui ne trompent pas

Un vertige, même réversible, reste une expérience très angoissante pour le patient. Une consultation médicale reste indispensable et doit se faire sans délai devant tout épisode inaugural. Certains signes imposent en revanche une consultation en urgence immédiate, car ils évoquent une cause centrale grave, en premier lieu vasculaire.

🚫 Signes d’alerte imposant une orientation aux urgences

Vertige associé à des céphalées brutales et inhabituelles, troubles de la parole ou de la déglutition, faiblesse ou engourdissement d’un côté du corps, troubles visuels (diplopie), incapacité à tenir debout ou à marcher sans aide, altération de la conscience. Chez un patient avec des facteurs de risque cardiovasculaire (hypertension, diabète, tabac, antécédent d’AVC), tout vertige d’apparition brutale doit être considéré comme une urgence potentielle jusqu’à preuve du contraire.

En dehors de ces situations d’urgence, il reste essentiel d’orienter le patient vers une consultation ORL avec examen otologique et étude du nystagmus, seule démarche permettant de déterminer précisément la cause du vertige et d’instaurer le traitement approprié.

8. Les bons réflexes face à une crise de vertige

Repos, mais pas trop

En cas de crise, le repos au lit, dans la pénombre et le calme, s’impose surtout si le vertige est violent. Mais la durée de l’alitement ne doit pas excéder 48 heures : un alitement prolongé constitue un facteur de passage à la chronicité des vertiges, quelle que soit leur origine, car il retarde le phénomène de compensation vestibulaire.

Se rassurer, sans minimiser

La sévérité ressentie du vertige est rarement corrélée à la gravité de la maladie causale : un VPPB peut être extrêmement impressionnant tout en restant totalement bénin. Cela ne dispense cependant jamais d’une consultation médicale rapide pour poser le diagnostic.

🔑 À retenir

Décrire précisément la crise aide considérablement le médecin : sensation ressentie (linéaire ou rotatoire), facteurs déclenchants, mode d’installation (brutal ou progressif), durée, signes associés (auditifs, neurologiques), antécédents (traumatisme crânien, médicaments ototoxiques, épisode infectieux récent).

9. Traitements médicamenteux : ce qui est solide, ce qui est débattu

Le traitement symptomatique de la crise aiguë

L’acétyl-leucine (Tanganil®), dont le mécanisme d’action précis reste mal élucidé, est largement utilisée en France dans la crise vertigineuse aiguë, en général sur une durée courte de 5 à 6 jours pour ne pas retarder la compensation vestibulaire. Les antiémétiques peuvent y être associés ponctuellement pour soulager les signes neurovégétatifs, avec prudence en raison de leurs effets secondaires neurologiques et cardiovasculaires.

La bétahistine : une efficacité à nuancer

La bétahistine reste, en pratique, le traitement de fond le plus prescrit dans la maladie de Ménière et les vertiges itératifs. Son mécanisme d’action repose sur un effet antagoniste puissant des récepteurs présynaptiques H3, augmentant la libération d’histamine et améliorant théoriquement la microcirculation labyrinthique.

🔬 Perspective de recherche — ⭐⭐ Modérée

Ce qu’on croyait : la bétahistine agit efficacement sur la fréquence et la sévérité des crises de la maladie de Ménière, justifiant sa prescription au long cours à dose adaptée.

Ce que la recherche montre : une réévaluation systématique de la littérature (Webster KE et al., Cochrane Database Syst Rev, 2023) conclut qu’après neuf mois de traitement, la bétahistine n’apporte probablement que peu ou pas de bénéfice supplémentaire par rapport au placebo sur les vertiges, la qualité de vie, l’audition ou les acouphènes dans la maladie de Ménière. Les données à plus court terme restent, elles, très incertaines selon les auteurs.

Nature des données : revue systématique et méta-analyse d’essais contrôlés randomisés. Conseil au comptoir calibré : ce résultat ne justifie pas d’interrompre un traitement bien toléré et jugé efficace par le patient — l’effet placebo et la régression naturelle de nombreux épisodes vertigineux compliquent l’évaluation individuelle — mais il invite à ne pas présenter la bétahistine comme une solution miracle, et à réévaluer régulièrement son intérêt avec le prescripteur.

Les autres classes utilisées en pratique

La méclozine (anti-H1 aux propriétés anticholinergiques) et la flunarizine (à ne pas prolonger au-delà de deux mois) restent proposées dans certaines indications. Le piracétam et le piribédil, à visée neurosensorielle et vasculaire, sont surtout utilisés chez le sujet âgé polypathologique. En cas d’échec, les diurétiques thiazidiques à faible dose représentent une alternative dans le traitement de fond de la maladie de Ménière, par leur action directe sur les liquides labyrinthiques.

⚠️ Interactions à surveiller

La méclozine et les antihistaminiques sédatifs majorent la somnolence en association avec l’alcool ou tout autre dépresseur du système nerveux central, avec un risque particulier chez les conducteurs. Leurs effets anticholinergiques (sécheresse buccale, rétention urinaire, poussée de glaucome aigu à angle fermé, constipation) imposent une vigilance chez le patient âgé.

10. Les manœuvres de repositionnement : le traitement de référence du VPPB

Contrairement à une idée reçue, aucun médicament n’a démontré d’efficacité dans le traitement du VPPB lui-même. Le traitement de référence, recommandé par la Haute Autorité de Santé, repose sur des manœuvres de repositionnement des otoconies, réalisées par un professionnel formé (ORL ou kinésithérapeute).

Vertige rotatoire vrai Origine périphérique VPPB, Ménière, névrite Origine centrale AVC, migraine, SEP, tumeur Manœuvres de repositionnement Epley, Semont, Lempert selon le canal atteint Orientation médicale urgente / spécialisée

La distinction périphérique / centrale conditionne directement la stratégie thérapeutique.

La manœuvre d’Epley, la plus utilisée pour le canal postérieur (le plus fréquemment atteint), consiste en une série de mouvements successifs de la tête et du corps destinés à faire migrer les otoconies hors du canal semi-circulaire vers l’utricule, où elles ne provoquent plus de symptômes. Une synthèse Cochrane confirme que la manœuvre d’Epley est significativement plus efficace qu’une manœuvre factice ou l’absence de traitement pour la résolution du vertige, avec un profil de sécurité favorable à court terme, sans différence démontrée par rapport à la manœuvre de Semont, une alternative tout aussi validée. Ces manœuvres peuvent déclencher un vertige transitoire et des nausées pendant leur réalisation, ce qui doit être anticipé auprès du patient.

👨‍⚕️ Conseil au comptoir

Un patient qui vous demande « un médicament contre le vertige positionnel » doit être réorienté vers une manœuvre libératoire plutôt que vers un traitement symptomatique seul : c’est la seule approche qui traite la cause, avec un taux de succès élevé, souvent dès la première séance. Les recommandations HAS de 2018 insistent d’ailleurs sur l’intérêt d’une prise en charge par un professionnel spécifiquement formé.

11. Micronutrition et vertiges : vitamines B1, B12, D, calcium, magnésium

La micronutrition intervient dans les vertiges selon deux logiques bien distinctes, qu’il est important de ne pas confondre au comptoir. D’une part, certaines carences vitaminiques sévères — en particulier en vitamine B1 et B12 — peuvent être la cause directe du vertige, par un mécanisme neurologique ou hématologique bien identifié : c’est un diagnostic à évoquer, pas un complément à proposer. D’autre part, certains micronutriments s’étudient comme facteurs de prévention des récidives une fois la cause du vertige déjà connue et traitée, comme le montrent les données récentes sur la vitamine D et le calcium dans le VPPB.

Vitamine B1 (thiamine) : la carence qui doit toujours alerter

La thiamine est un cofacteur essentiel du métabolisme énergétique cérébral, en particulier dans les régions périventriculaires du tronc cérébral et du cervelet, qui sont précisément les structures impliquées dans l’équilibre. Les réserves corporelles en vitamine B1 ne dépassent pas 30 à 50 mg : une carence d’apport ou d’absorption de seulement trois à quatre semaines suffit à les épuiser complètement. Une carence sévère et brutale peut provoquer une encéphalopathie de Gayet-Wernicke, dont la triade clinique classique associe des troubles oculomoteurs (nystagmus, ophtalmoplégie), un syndrome confusionnel et un syndrome vestibulaire central avec ataxie — un vertige d’origine centrale, donc, et non périphérique.

⚠️ Une urgence à ne jamais banaliser

L’encéphalopathie de Gayet-Wernicke est une urgence neurologique, sous-diagnostiquée, dont l’évolution peut aller vers un syndrome de Korsakoff irréversible dans la majorité des cas non traités à temps. Elle touche classiquement les patients alcoolodépendants, mais aussi toute situation de dénutrition prolongée ou de malabsorption : chirurgie bariatrique, vomissements gravidiques sévères (hyperemesis gravidarum), gastrite chronique, maladie de Crohn, ou régime très restrictif. Devant un vertige associé à une confusion, des troubles de la vision ou une instabilité de la marche chez un patient à risque, une orientation médicale immédiate s’impose : la thiamine parentérale doit être administrée sans délai, idéalement avant tout apport de glucosé qui peut précipiter la décompensation.

👨‍⚕️ Conseil au comptoir

Chez un patient connu pour une consommation d’alcool importante, une chirurgie bariatrique récente, ou des vomissements répétés, ne minimisez jamais une plainte de vertige associée à une confusion même discrète ou à des troubles visuels : orientez sans délai vers une consultation médicale ou les urgences plutôt que vers un antivertigineux symptomatique.

Vitamine B12 : un vertige qui peut masquer une anémie ou une neuropathie

La vitamine B12 (cobalamine) est indispensable à la fabrication des globules rouges et à l’entretien de la gaine de myéline des nerfs. Sa carence peut provoquer des vertiges par deux mécanismes distincts : d’une part une anémie mégaloblastique, qui réduit le transport d’oxygène et se traduit par des vertiges, une fatigue et des palpitations, surtout lors des changements de position ; d’autre part une atteinte neurologique directe, avec des paresthésies des extrémités, des troubles de l’équilibre et de la marche, qui peuvent précéder l’anémie de plusieurs mois et passer inaperçus s’ils ne sont pas recherchés spécifiquement.

ℹ️ Les populations à risque de carence en B12

Les personnes âgées (par gastrite atrophique chronique), les végétariens et surtout les végétaliens sans supplémentation, les patients sous inhibiteurs de la pompe à protons ou metformine au long cours, ainsi que les patients opérés de chirurgie gastrique ou bariatrique, sont particulièrement exposés. Chez ces patients, un dosage de la vitamine B12 est justifié devant des vertiges associés à une fatigue inexpliquée, des fourmillements ou des troubles de la mémoire, même en l’absence d’anémie visible sur la numération.

👨‍⚕️ Conseil au comptoir

Un patient âgé sous IPP ou metformine depuis plusieurs années, qui décrit des vertiges accompagnés de fourmillements dans les pieds ou les mains, mérite d’être orienté vers son médecin pour un dosage de la B12 avant toute autre exploration ORL : c’est une cause simple, fréquente, et facilement corrigible par une supplémentation adaptée.

Vitamine D et calcium : quand la biominéralisation osseuse rejoint l’oreille interne

Au-delà de ces carences causales, un autre axe de recherche s’intéresse à la micronutrition non plus comme cause du vertige, mais comme facteur de prévention des récidives une fois le VPPB diagnostiqué et traité par manœuvre. Les otoconies ne sont pas de simples débris : ce sont des structures biominéralisées, à noyau organique glycoprotéique et périphérie de carbonate de calcium, dont la formation dans l’endolymphe (un liquide normalement pauvre en calcium) suit un processus finement régulé. Des travaux récents ont mis en évidence des similitudes entre ce processus et la biominéralisation osseuse, ainsi qu’une association statistique entre VPPB et ostéoporose, la formation d’otoconies étant également perturbée dans des modèles animaux d’ostéoporose.

🔬 Perspective de recherche — ⭐⭐⭐ Bonne

Le lien mécanistique : le métabolisme calcique osseux et le métabolisme calcique de l’oreille interne partagent des voies de régulation communes, ce qui explique pourquoi une carence en vitamine D pourrait fragiliser à la fois le squelette et la stabilité des otoconies.

La donnée clinique : un essai randomisé coréen portant sur 957 patients traités avec succès pour un VPPB (Kim JS et al., Neurology, 2020) a montré qu’une supplémentation quotidienne en vitamine D (400 UI) et carbonate de calcium (500 mg), administrée deux fois par jour, réduisait significativement le taux de récidive annuel du VPPB — de l’ordre de 24 à 45 % selon les analyses — chez les patients présentant un taux sérique de vitamine D inférieur à 20 ng/mL au départ. L’effet préventif était d’autant plus marqué que la carence initiale était profonde.

Nature des données : essai randomisé de grande envergure, mais encore unique en son genre à ce jour ; réplication souhaitable. Conseil au comptoir calibré : chez un patient présentant des récidives fréquentes de VPPB, il est légitime de suggérer un dosage de la vitamine D auprès du médecin traitant. En revanche, il serait prématuré de proposer une supplémentation systématique « anti-vertige » à toute personne vertigineuse sans carence documentée : l’effet démontré concerne spécifiquement la prévention des récidives chez les patients carencés, pas le traitement de la crise elle-même.

Magnésium : un rôle réel, mais à ne pas sur-vendre

Le magnésium intervient dans plus de 600 réactions enzymatiques, dont la régulation de l’excitabilité neuronale au niveau des synapses. Une carence en magnésium est associée à un abaissement du seuil de dépolarisation corticale envahissante, le mécanisme électrophysiologique impliqué dans la genèse de la crise migraineuse — ce qui explique le lien, bien documenté, entre statut magnésien et fréquence des migraines. Une supplémentation de 400 à 800 mg/jour est couramment proposée en prévention de la migraine, y compris par des équipes hospitalo-universitaires nord-américaines.

ℹ️ Ce que l’on peut affirmer, ce que l’on ne peut pas

Les données reliant magnésium et fréquence des migraines sont raisonnablement solides. Le lien entre magnésium et vertige vestibulaire proprement dit est en revanche beaucoup plus indirect : il repose surtout sur la logique physiopathologique (via la migraine vestibulaire) plutôt que sur des essais cliniques dédiés au symptôme vertige. Il est donc préférable de présenter le magnésium comme un axe d’accompagnement raisonnable chez un patient migraineux vertigineux, et non comme un traitement du vertige en tant que tel.

Ginkgo biloba et vitamines du groupe B : des adjuvants documentés chez le sujet âgé

Chez le sujet âgé présentant un déficit neurosensoriel chronique associé à ses vertiges, le Ginkgo biloba et certains nootropes comme le piracétam sont utilisés en complément, en s’appuyant sur leur action favorisant la microcirculation cérébrale et labyrinthique. Leur niveau de preuve reste modeste et ils s’inscrivent en accompagnement, jamais en remplacement d’une prise en charge étiologique.

🔑 À retenir

Deux logiques à ne pas confondre : les carences en B1 et B12 sont des causes possibles de vertige, à rechercher devant un tableau évocateur et un terrain à risque — c’est un diagnostic médical, pas une supplémentation de comptoir. La vitamine D et le calcium, eux, s’étudient comme facteurs de prévention des récidives une fois le VPPB déjà diagnostiqué et traité par manœuvre. La micronutrition ne remplace jamais le diagnostic ni les manœuvres de repositionnement dans le VPPB ; elle trouve sa place en complément, en particulier chez les patients récidivants avec une carence en vitamine D documentée, ou chez les patients migraineux vertigineux pour lesquels le magnésium peut s’intégrer dans une prise en charge globale de la migraine.

12. Phytothérapie, oligothérapie, homéopathie : une place d’accompagnement

Ces approches n’ont pas vocation à se substituer aux mesures validées, mais peuvent accompagner la prise en charge chez des patients demandeurs, en particulier dans les formes chroniques ou fonctionnelles.

Phytothérapie

Le Ginkgo biloba reste la plante la plus documentée dans cette indication, via son action sur la microcirculation cérébrale et ses propriétés antioxydantes. La lavande, traditionnellement utilisée comme plante « céphalique », est proposée en infusion pour apaiser les manifestations associées au stress, souvent aggravant des vertiges.

Oligothérapie et homéopathie

L’oligothérapie (manganèse-cobalt, magnésium, lithium) est parfois proposée dans la composante vasculaire du vertige chez le patient de plus de cinquante ans. L’homéopathie, dont le niveau de preuve reste très limité, peut être présentée à un patient qui le souhaite en accompagnement du traitement de fond — jamais comme une alternative aux manœuvres validées dans le VPPB ni comme substitut à la consultation médicale initiale.

⚠️ Un principe non négociable

Aucune de ces approches d’accompagnement ne doit retarder ou remplacer le diagnostic médical initial d’un vertige, en particulier lors d’un premier épisode ou en présence de signes d’alerte neurologiques.

13. Prévenir les vertiges et les chutes au quotidien

Un mode de vie équilibré reste la meilleure prévention à long terme : régime pauvre en sel et en lipides, riche en protéines, sommeil régulier, éviction du tabac, de l’alcool et d’une consommation excessive de café, gestion du stress qui aggrave fréquemment les épisodes vertigineux.

Chez la personne âgée, la prévention des chutes devient un objectif à part entière : chaussons fermés à semelles antidérapantes, éclairage suffisant du domicile, suppression des tapis, installation de barres d’appui aux toilettes et dans la salle de bain, passage prudent de la position couchée ou assise à la position debout pour limiter le risque d’hypotension orthostatique.

Approche Indication principale Niveau de preuve
Manœuvres d’Epley / SemontVPPB canal postérieur⭐⭐⭐⭐⭐
Vitamine D + calcium (si carence)Prévention des récidives de VPPB⭐⭐⭐
Acétyl-leucine (Tanganil®)Crise vertigineuse aiguë⭐⭐
BétahistineMaladie de Ménière, vertiges itératifs⭐⭐
MagnésiumMigraine vestibulaire (indirect)⭐⭐
Ginkgo bilobaDéficit neurosensoriel du sujet âgé⭐⭐
Dépistage et correction B1 / B12 si carence avéréeVertige d’origine carentielle (confusion, ataxie, neuropathie)⭐⭐⭐⭐
Oligothérapie / homéopathieAccompagnement symptomatique

🔑 En résumé

Le vertige n’est pas une maladie mais un symptôme, dont la cause la plus fréquente — le VPPB — se traite non par un médicament mais par une manœuvre de repositionnement validée. Face à un vertige, il faut aussi savoir évoquer une carence vitaminique : la B1 en urgence chez un patient à risque de dénutrition, la B12 devant une fatigue et des paresthésies associées. La bétahistine, longtemps considérée comme la référence dans la maladie de Ménière, voit son efficacité nuancée par les données récentes, ce qui invite à rester factuel avec les patients. Une nouvelle piste, la supplémentation en vitamine D et calcium chez les patients carencés, ouvre une perspective intéressante contre les récidives de VPPB. Enfin, tout vertige brutal associé à des signes neurologiques reste une urgence à ne jamais banaliser au comptoir.

Sources principales : Haute Autorité de Santé (HAS), recommandations sur les vertiges positionnels paroxystiques bénins ; Neuhauser HK, The epidemiology of dizziness and vertigo, Handb Clin Neurol, 2016 ; Kim JS et al., Vitamin D and calcium supplementation for BPPV, Neurology, 2020 ; Webster KE et al., Betahistine for Ménière’s disease or syndrome, Cochrane Database Syst Rev, 2023 ; Hilton MP, Pinder DK, The Epley manoeuvre for benign paroxysmal positional vertigo, Cochrane Database Syst Rev, 2014 ; Lempert T et al., Vestibular migraine: diagnostic criteria, J Vestib Res, 2012/2022 ; Société Francophone Nutrition Clinique et Métabolisme (SFNCM), recommandations sur le déficit en vitamine B1, 2017 ; recommandations de pratique sur la carence en vitamine B12, 2024 ; Ameli.fr. Cet article a une visée informative et ne remplace en aucun cas une consultation médicale. Demandez conseil à votre médecin ou à votre pharmacien.

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