Collyres et pommades : bien les utiliser
Découvrez comment bien instiller, conserver et associer vos collyres. Guide pratique fondé sur les recommandations ANSM et la pharmacovigilance.

Collyres ophtalmiques : instillation, conservation, interactions — quel bon usage ?
Votre médecin ou votre ophtalmologiste vous a prescrit un ou plusieurs collyres, parfois associés à une pommade ophtalmique. Un geste qui semble anodin — mettre une goutte dans l’œil — obéit pourtant à des règles précises : ordre d’instillation, délai entre deux produits, conservation, interactions. Un bon usage des collyres conditionne à la fois l’efficacité du traitement et la sécurité de son utilisation, y compris en dehors de l’œil lui-même.
⚡ L’essentiel en un coup d’œil
🎯 À quoi sert chaque geste, vraiment ?
- Le lavage oculaire avant un collyre traitant élimine sécrétions et allergènes (⭐⭐⭐⭐)
- L’occlusion du canal lacrymal pendant 1 à 2 minutes après instillation réduit le passage systémique (⭐⭐⭐⭐)
- ❌ Pas un geste sans conséquence sur le reste du corps : jusqu’à 80 % du produit passe en circulation générale
💊 Comment bien conseiller un collyre ?
- Instillation 5 à 10 minutes après un lavage oculaire, mains lavées, flacon non touché à l’œil
- Intervalle de 15 minutes minimum entre deux collyres différents ; terminer par le plus visqueux, puis la pommade
- Conservation après ouverture : 15 jours à 3 mois selon le produit — toujours vérifier la notice
🚫 5 questions à poser avant de conseiller
- Le patient porte-t-il des lentilles de contact ?
- Est-elle enceinte ou allaite-t-elle ?
- Prend-il déjà un autre collyre ou un traitement par voie orale de la même classe (bêtabloquant, AINS) ?
- Le flacon nécessite-t-il une conservation au réfrigérateur ?
- Y a-t-il un traumatisme oculaire ou une chirurgie récente contre-indiquant une pommade ?
Le détail de chaque point — mécanismes, preuves, sources — est développé section par section ci-dessous.
📑 Sommaire de l’article
- 1. Le lavage oculaire, un préalable souvent indispensable
- 2. Bien instiller un collyre : la technique en 6 gestes
- 3. Systèmes sans conservateur (Abak) et unidoses
- 4. Pommades et gels ophtalmiques : quand et comment ?
- 5. Porteurs de lentilles de contact
- 6. Conservation : réfrigérateur, durée après ouverture
- 7. Grossesse et allaitement : les collyres à éviter
- 8. Effets indésirables : conservateurs, corticoïdes, prostaglandines
- 9. Interactions médicamenteuses et passage systémique
- 10. Quand consulter en urgence ?
1. Le lavage oculaire, un préalable souvent indispensable
En bref : avant un collyre traitant, un lavage oculaire élimine les sécrétions ou les allergènes qui gêneraient l’action du produit — mais il ne remplace jamais le traitement lui-même.
Le lavage oculaire n’a pas la même fonction selon la cause de l’inflammation. En cas de conjonctivite infectieuse, il permet d’éliminer le pus accumulé et certaines solutions apportent un léger effet antiseptique. En cas de conjonctivite allergique, il aide à rincer les allergènes et les médiateurs de l’inflammation (histamine, prostaglandines) au contact de la muqueuse — dans ce cas, mieux vaut éviter les solutions à base d’acide salicylique.
- Instillez la solution de lavage en grande quantité, tête inclinée pour faire couler le liquide le long du nez.
- Imbibez une compresse stérile pour nettoyer cils et coin de l’œil, toujours du bord externe vers le bord interne.
- Si les cils sont collés par des sécrétions, ramollissez-les avec la compresse imbibée avant de nettoyer.
👨⚕️ Au comptoir : conseillez d’attendre plusieurs minutes entre le lavage et l’instillation du collyre traitant, pour que ce dernier ne soit pas dilué ou évacué avant d’avoir agi.
2. Bien instiller un collyre : la technique en 6 gestes
En bref : une mauvaise instillation n’est pas anodine — elle expose autant à un manque d’efficacité qu’à des effets indésirables, y compris en dehors de l’œil.
Un collyre s’administre de préférence 5 à 10 minutes après une toilette oculaire. Les recommandations de bon usage des collyres et pommades ophtalmiques, régulièrement rappelées par les Centres régionaux de pharmacovigilance, tiennent en six étapes simples mais souvent mal respectées : se laver les mains au savon puis les sécher, nettoyer l’œil si besoin avec une compresse humide, incliner légèrement la tête en arrière en regardant vers le haut, abaisser la paupière inférieure avec l’index pour créer une petite poche, approcher l’embout sans toucher l’œil ni les paupières, puis reboucher soigneusement le flacon et se relaver les mains.
- Agitez bien le flacon avant application s’il s’agit d’une suspension, et purgez la première goutte.
- Pressez le corps du flacon, jamais son extrémité — un passage au réfrigérateur juste avant l’instillation aide certains patients à mieux sentir la goutte tomber.
- Fermez doucement l’œil 1 à 2 minutes en appuyant sur l’angle interne de l’œil (au niveau du canal lacrymal) : ce geste simple augmente le temps de contact du collyre avec la cornée tout en limitant son passage vers la circulation générale, un point détaillé plus loin.
Une partie du collyre instillé s’écoule par le canal lacrymal vers le nez et la gorge, d’où son passage possible dans la circulation générale — comprimer l’angle interne de l’œil limite ce phénomène.
3. Systèmes sans conservateur (Abak) et unidoses
En bref : unidoses et flacons Abak® évitent l’exposition répétée aux conservateurs, mais imposent des règles d’usage strictes à ne pas relâcher.
Le système Abak®
Le système Abak® permet de délivrer un collyre sans conservateur : le principe actif reste stérile car un filtre antibactérien retient les micro-organismes à chaque pression sur le flacon, sans laisser entrer d’air non filtré. Les systèmes Abak® de troisième génération, aujourd’hui les plus répandus, ne nécessitent aucune manipulation particulière — une simple pression suffit.
Les unidoses
- Ouvrez par rotation complète de la bague, ou en coupant l’extrémité avec des ciseaux propres.
- Renversez la dosette pour faire descendre le contenu vers l’extrémité ouverte avant de presser légèrement.
- Jetez systématiquement l’unidose après usage, même s’il reste du produit dedans : une fois ouverte, elle n’est plus stérile et ne doit jamais être gardée pour une administration ultérieure.
⚠️ Ne jamais réutiliser une unidose
Une dosette entamée n’est plus stérile après ouverture : la réutiliser expose à une contamination bactérienne de l’œil, particulièrement problématique sur un œil déjà fragilisé par une infection ou une chirurgie récente.
4. Pommades et gels ophtalmiques : quand et comment ?
En bref : une pommade prolonge le contact du principe actif avec l’œil mais brouille plus longtemps la vision — elle se réserve souvent au coucher, après le collyre.
Une pommade ophtalmique est souvent plus efficace qu’un collyre pour un même principe actif, car le temps de contact entre celui-ci et la surface oculaire est prolongé par la texture grasse. Lorsque le collyre équivalent existe, la pommade peut être utilisée en complément, en une application le soir au coucher — le trouble visuel transitoire qu’elle provoque étant alors sans conséquence.
- Appliquez l’équivalent d’un grain de riz dans le cul-de-sac conjonctival de la paupière inférieure, sans toucher le globe oculaire ni les cils avec le tube.
- En cas d’association collyre + pommade, instillez toujours le collyre en premier, puis attendez environ 15 minutes avant la pommade.
- Notez la date d’ouverture sur le tube et jetez-le 15 à 30 jours après, sauf indication contraire de la notice.
🚫 Pommade contre-indiquée
En cas de traumatisme oculaire (la pommade peut gêner un examen ou un geste chirurgical ultérieur) ou d’atteinte par un gaz lacrymogène (elle inhibe l’évaporation du gaz et prolonge son contact avec l’œil).
5. Porteurs de lentilles de contact
En bref : mieux vaut retirer ses lentilles pendant un traitement ophtalmique, sauf collyre explicitement compatible.
Les lentilles constituent un corps étranger qui peut favoriser une infection, et certains produits peuvent les endommager. Deux points de vigilance méritent d’être signalés au comptoir :
- Les conservateurs (chlorure de benzalkonium notamment) s’adsorbent à la surface des lentilles souples et peuvent y persister, prolongeant l’exposition de la cornée à des concentrations toxiques.
- Certains collyres colorent définitivement les lentilles : rifamycine, vitamine B12, fluorescéine, épinéphrine.
6. Conservation : réfrigérateur, durée après ouverture
En bref : un collyre ouvert n’est plus stérile — sa durée de conservation, variable d’un produit à l’autre, doit toujours être vérifiée sur la notice et notée sur le flacon.
Tant qu’il n’est pas ouvert, le contenu d’un flacon de collyre est stérile. Une fois ouvert, la durée de conservation varie généralement de 15 à 28 jours selon les collyres, mais certains produits sans conservateur autorisent jusqu’à 3 mois quand d’autres, comme les collyres mydriatiques utilisés en pédiatrie, se limitent à 15 jours. La règle pratique reste la même : inscrire la date d’ouverture sur l’étiquette dès le premier usage.
- Certains collyres nécessitent une conservation au réfrigérateur (2 à 8°C) — c’est le cas de plusieurs analogues des prostaglandines utilisés dans le glaucome ; ce n’est pas une règle générale, à vérifier notice par notice.
- D’autres doivent être protégés de la lumière.
- Refermez systématiquement le flacon après chaque instillation et ne partagez jamais votre collyre : un flacon est un usage strictement personnel.
7. Grossesse et allaitement : les collyres à éviter
En bref : parce qu’une fraction significative du collyre passe dans la circulation générale, plusieurs classes sont contre-indiquées ou déconseillées pendant la grossesse et l’allaitement — au même titre que leur équivalent oral.
⚠️ Collyres à éviter pendant la grossesse
- Aminosides et cyclines (tobramycine, oxytétracycline…) : risque d’atteinte cochléo-vestibulaire et rénale pour le fœtus.
- AINS en collyre (indométacine, kétorolac, diclofénac, flurbiprofène) : possibles jusqu’au 5e mois si nécessaire, contre-indiqués à partir du 6e mois (toxicité cardio-pulmonaire et rénale fœtale, allongement du temps de saignement).
- Inhibiteurs de l’anhydrase carbonique (brinzolamide…) : déconseillés.
- Analogues des prostaglandines (latanoprost, bimatoprost…) : déconseillés, surtout au 3e trimestre.
- Collyres atropiniques : à éviter.
⚠️ Collyres déconseillés pendant l’allaitement
- Bêtabloquants, inhibiteurs de l’anhydrase carbonique, analogues des prostaglandines, atropiniques, sympathomimétiques.
8. Effets indésirables : conservateurs, corticoïdes, prostaglandines
En bref : les conservateurs, les corticoïdes et les analogues des prostaglandines ont chacun leur profil d’effets indésirables propre, à surveiller sur la durée du traitement.
Toxicité des conservateurs
Le chlorure de benzalkonium (BAK), conservateur le plus utilisé dans les collyres multidoses, peut provoquer des phénomènes d’hypersensibilité et de toxicité de la surface oculaire — c’est pourquoi les formes unidoses sans conservateur sont à privilégier dès que possible, en particulier chez les patients traités au long cours.
Assombrissement de l’iris et des cils
Les analogues des prostaglandines (latanoprost, bimatoprost, travoprost…), prescrits dans le glaucome, peuvent entraîner après plusieurs mois un assombrissement irréversible de la couleur de l’iris par augmentation de la mélanine, plus fréquent sur les yeux clairs à composante marron. Un assombrissement des paupières est possible, ainsi qu’un allongement des cils — ce dernier effet étant, lui, réversible à l’arrêt du traitement.
Toxicité des corticoïdes ophtalmiques
Une utilisation prolongée expose à une hypertonie oculaire, une cataracte (non réversible à l’arrêt du traitement), une réactivation d’infection herpétique, ou des troubles de la cicatrisation cornéenne. Ces produits ne se conseillent jamais en automédication prolongée.
🆚 Mythe ou réalité ?
❌ Ce qu’on entend souvent
« C’est juste un collyre, ça reste dans l’œil, ça ne peut pas avoir d’effet sur le reste du corps. »
✅ Ce que montre la recherche
Faux dans la majorité des cas (⭐⭐⭐⭐). Environ 5 % seulement du principe actif pénètre réellement dans l’œil ; le reste peut passer dans la circulation générale via le canal lacrymal et la muqueuse nasale. C’est pourquoi les collyres bêtabloquants exposent au même risque de bradycardie qu’un comprimé, et pourquoi les interactions médicamenteuses classiques s’appliquent aussi aux formes ophtalmiques.
9. Interactions médicamenteuses et passage systémique
En bref : un collyre partage les contre-indications et interactions de sa molécule administrée par voie orale — la vigilance du pharmacien doit s’étendre aux formes ophtalmiques.
La gravité des effets indésirables systémiques dépend à la fois du passage réel du principe actif dans la circulation (lipophilie, ionisation) et de sa pharmacologie propre : les bêtabloquants en collyre sont actifs à des doses très faibles et exposent à une bradycardie, tandis que les AINS en collyre restent néphrotoxiques même à faible dose.
| Classe de collyre | Contre-indications principales |
|---|---|
| Bêtabloquants | Asthme, insuffisance cardiaque, bradycardie, syndrome de Raynaud ; majoration de l’effet hypoglycémiant des antidiabétiques |
| AINS ophtalmiques | Insuffisance rénale ou hépatique sévère, asthme aux AINS, ulcère gastroduodénal |
| Inhibiteurs de l’anhydrase carbonique | Insuffisance rénale sévère, hypersensibilité aux sulfamides |
👨⚕️ Conseil au comptoir
Comprimer le canal lacrymal (angle interne de l’œil) pendant 1 à 2 minutes après chaque instillation limite le passage systémique. Privilégier, quand elles existent, des formes plus visqueuses (gels) qui prolongent le contact cornéen et réduisent la fraction disponible pour un passage général.
🔭 Perspective de recherche ⭐⭐
Au-delà du passage systémique, des travaux récents s’intéressent au microbiote de la surface oculaire (les bactéries qui colonisent naturellement la conjonctive, principalement Corynebacterium, Staphylococcus et Propionibacterium). Les collyres antiglaucomateux conservés au chlorure de benzalkonium sont associés à une instabilité du film lacrymal, une diminution de la densité des cellules à mucus et des modifications structurelles proches de celles observées dans la sécheresse oculaire. Une étude cas-témoins a en outre rapporté une diversité bactérienne accrue et une plus grande abondance de bactéries à Gram négatif chez des patients traités par un collyre antiglaucomateux conservé au BAK, comparés à des témoins. L’hypothèse en cours d’exploration (essais observationnels en cours, avant/après, non encore publiés à grande échelle) est qu’un déséquilibre prolongé de ce microbiote local pourrait fragiliser la surface oculaire et favoriser les infections, indépendamment de la molécule active elle-même. Conseil calibré : chez un patient sous collyre au long cours qui se plaint d’irritation chronique, orienter vers une forme sans conservateur reste une option raisonnable à évoquer avec le prescripteur — mais aucune donnée ne permet aujourd’hui d’en faire une recommandation systématique.
10. Quand consulter en urgence ?
En bref : certains terrains et certains signes doivent conduire à une consultation rapide plutôt qu’à un simple renouvellement du traitement.
- Signes de toxicité ou d’effet indésirable au collyre ou au gel ophtalmique.
- Ingestion accidentelle du collyre, en particulier chez l’enfant.
- Terrain à risque d’infection oculaire grave : immunodépression, diabète mal équilibré, syndrome sec, dystrophie cornéenne, greffe de cornée, chirurgie oculaire récente, corticothérapie locale, port de lentilles, obstruction des voies lacrymales.
⚠️ Œil rouge et douloureux : ne pas temporiser
Un œil rouge douloureux, une baisse brutale de la vision ou une photophobie intense chez un patient à risque justifient un avis médical rapide plutôt qu’un simple conseil de comptoir.
| Situation | Bonne pratique | Niveau de preuve ℹ️ |
|---|---|---|
| Deux collyres différents | Espacer d’au moins 15 minutes, terminer par le plus visqueux | ⭐⭐⭐⭐ |
| Collyre + pommade | Collyre d’abord, pommade environ 15 minutes après | ⭐⭐⭐⭐ |
| Limiter le passage systémique | Comprimer le canal lacrymal 1 à 2 minutes après instillation | ⭐⭐⭐⭐ |
| Unidose entamée | Jeter systématiquement après usage, même non vide | ⭐⭐⭐⭐⭐ |
| Conservation après ouverture | 15 jours à 3 mois selon le produit — vérifier la notice | ⭐⭐⭐⭐⭐ |
| Irritation chronique sous collyre conservé au long cours | Évoquer une forme sans conservateur avec le prescripteur | ⭐⭐ |
🔑 En résumé
Le bon usage des collyres ne se limite pas à faire tomber une goutte dans l’œil : lavage préalable si besoin, technique d’instillation propre, intervalle de 15 minutes entre deux produits, occlusion du canal lacrymal pour limiter le passage systémique, et respect strict des durées de conservation. Certaines classes — bêtabloquants, AINS, prostaglandines, inhibiteurs de l’anhydrase carbonique — partagent les contre-indications et interactions de leur équivalent oral, y compris pendant la grossesse et l’allaitement. Un simple flacon de collyre mérite donc la même vigilance pharmaceutique qu’un comprimé.
🔗 Articles connexes sur Astuces Pharma
📚 Sources de cet article
- CRPV Île-de-France — Bon usage des collyres et des pommades ou gels ophtalmiques
- ANSM — Recommandations de bon usage des collyres mydriatiques
- ANSM, 2025-2026 — Collyres d’atropine : risques d’erreurs médicamenteuses
- Chang CJ et al., Invest Ophthalmol Vis Sci, 2022 — Topical glaucoma therapy and ocular surface microbiome alterations
- Pilkington M et al., Exploration of Medicine, 2024 — effets de la BAK sur le film lacrymal (revue microbiote oculaire et nutrition)
- Les conservateurs des collyres : vers une prise de conscience de leur toxicité, em-consulte
Cet article a une visée informative et ne remplace pas une consultation médicale ou pharmaceutique individualisée. En cas de doute, de symptôme inhabituel ou de terrain à risque, demandez conseil à votre médecin ou à votre pharmacien.
