Hypoglycémie

L’hypoglycémie correspond à une baisse anormale du taux de sucre dans le sang. Bénigne et facilement réversible la plupart du temps, elle peut néanmoins, chez le patient diabétique traité par insuline ou insulinosécréteurs, devenir une véritable urgence médicale. Connaître ses signes, savoir la corriger rapidement et disposer du bon kit de re-sucrage sont des compétences indispensables pour tout patient diabétique et son entourage. Cet article fait le point, à la lumière des recommandations HAS 2024, sur la prévention, la reconnaissance et le traitement des hypoglycémies.
📋 Sommaire
1. Qu’est-ce qu’une hypoglycémie ?
L’hypoglycémie est définie par une baisse de la glycémie en dessous d’un seuil donné, accompagnée ou non de symptômes. Les recommandations françaises et internationales ont harmonisé ces dernières années les seuils de définition et de prise en charge.
1.1. Les seuils glycémiques
Selon les recommandations actuelles, on parle d’hypoglycémie chez le patient diabétique pour une glycémie inférieure ou égale à 0,70 g/L (3,9 mmol/L), ou en présence de symptômes évocateurs même à une glycémie plus haute (notamment chez le patient en hyperglycémie chronique).
⚠️ À noter : chez un patient dont la glycémie est habituellement très élevée (≥ 2,5 g/L), des symptômes d’hypoglycémie peuvent apparaître pour des valeurs encore considérées comme « normales » (par exemple 1 g/L). C’est l’écart relatif qui compte autant que la valeur absolue.
1.2. Les 3 niveaux de gravité
La classification internationale, reprise par la HAS, distingue trois niveaux :
| Niveau | Glycémie | Caractéristiques |
| Niveau 1 Alerte |
≤ 0,70 g/L (3,9 mmol/L) |
Seuil d’alerte. Le patient peut se resucrer seul. Apparition possible des premiers signes adrénergiques. |
| Niveau 2 Significatif |
< 0,54 g/L (3,0 mmol/L) |
Seuil d’apparition des signes neuroglucopéniques (confusion, troubles cognitifs). Justifie un bilan endocrinologique en cas de répétition. |
| Niveau 3 Sévère |
Trouble de conscience (quelle que soit la glycémie) |
Altération mentale et/ou physique nécessitant l’assistance d’un tiers (resucrage oral, glucagon, glucose IV). |
2. Comment reconnaître une hypoglycémie ?
2.1. Les signes pour le patient
Les symptômes se répartissent en deux grandes catégories selon les mécanismes physiopathologiques en jeu :
| Signes adrénergiques (précoces) | Signes neuroglucopéniques (tardifs) |
|
Sueurs Tremblements Pâleur Palpitations, tachycardie Anxiété, nervosité Faim impérieuse Picotements péribuccaux |
Fatigue, faiblesse Maux de tête Troubles de la concentration Confusion, désorientation Troubles de l’élocution Vision floue, diplopie Convulsions, coma (sévère) |
💡 Point clé : les signes adrénergiques sont des signaux d’alarme précieux. Ils permettent au patient de réagir avant l’installation des troubles neurologiques. Leur disparition (« hypoglycémies inaperçues ») est un signe d’alerte qui doit conduire à réévaluer le traitement.
2.2. Les signes vus par l’entourage
Parfois, le patient ne perçoit plus ses hypoglycémies — y compris à des glycémies de 0,30 ou 0,40 g/L. C’est alors l’entourage qui donne l’alerte en observant : pâleur, sueurs, regard vide ou fixe, comportement incohérent, mutisme, irritabilité inhabituelle, accès de nervosité, gestes automatiques ou maladroits.
🚨 Danger : une hypoglycémie profonde et prolongée peut provoquer des lésions cérébrales irréversibles. Toute hypoglycémie sévère est une urgence thérapeutique.
3. Les causes
3.1. Chez le patient diabétique
Le risque hypoglycémique est essentiellement lié à trois classes de traitements :
- L’insuline (toutes formes : rapide, lente, mixte)
- Les sulfamides hypoglycémiants (glimépiride, gliclazide, glibenclamide…)
- Les glinides (répaglinide)
À l’inverse, la metformine, les inhibiteurs SGLT2 (gliflozines), les agonistes GLP-1, les iDPP4 ne provoquent pratiquement pas d’hypoglycémie en monothérapie. La HAS, dans ses recommandations 2024, privilégie d’ailleurs ces classes pour leur sécurité hypoglycémique et leurs bénéfices cardiorénaux.
3.2. Médicaments non antidiabétiques pourvoyeurs d’hypoglycémie
Plusieurs médicaments couramment prescrits peuvent provoquer ou favoriser des hypoglycémies, parfois sévères, particulièrement chez le sujet âgé ou insuffisant rénal :
| Médicament | Mécanisme / contexte |
| Tramadol | Risque dose-dépendant, majoré chez le sujet âgé. Vigilance accrue à l’instauration et lors d’augmentation de posologie. |
| Corticoïdes (sevrage) | Hyperglycémie pendant le traitement, mais hypoglycémie possible au sevrage rapide ou chez le patient déjà sous antidiabétiques. |
| Quinine, quinolones | Stimulent la sécrétion d’insuline. Surveillance renforcée chez le diabétique. |
| Pentamidine | Toxicité directe sur les cellules bêta pancréatiques. |
| Bêta-bloquants non cardiosélectifs | Masquent les signes adrénergiques d’hypoglycémie (sueurs, tremblements) → hypoglycémies non perçues. |
| IEC, alcool | Potentialisent l’effet hypoglycémiant des antidiabétiques. L’alcool inhibe la néoglucogenèse hépatique. |
3.3. Autres causes
Hors médicaments, l’hypoglycémie est rare chez le sujet non diabétique. Elle peut être due à : un effort physique intense ou prolongé, un jeûne (oubli de repas), une infection sévère, un stress majeur, une défaillance d’organe (foie, surrénale), une chirurgie bariatrique (hypoglycémies réactionnelles post-prandiales), plus rarement une tumeur pancréatique productrice d’insuline (insulinome), ou encore une hypoglycémie réactionnelle après ingestion de sucres rapides chez les sujets prédisposés.
📓 Tenir un carnet de surveillance
Notez à chaque épisode : l’heure, la glycémie mesurée, le re-sucrage utilisé, et la cause probable (repas sauté, effort, erreur de dose, autre traitement). Ce carnet est précieux pour adapter le traitement avec votre médecin.
4. Prévenir les hypoglycémies
4.1. Repenser le petit-déjeuner
Le petit-déjeuner « à la française » (viennoiseries, tartines de confiture ou de miel, jus de fruit, céréales sucrées) est un piège classique : il provoque un pic glycémique rapide suivi, 2 à 3 heures plus tard, d’une hypoglycémie réactionnelle par sécrétion réflexe d’insuline. Ce phénomène contribue aux fringales matinales et au coup de pompe de 11 heures.
L’idéal est un petit-déjeuner « à l’anglaise » ou « salé », associant une source de protéines à des glucides à index glycémique bas :
- Protéines : œuf à la coque ou mollet, tranche de jambon blanc, fromage (en l’absence d’intolérance), yaourt nature
- Glucides à IG bas : pain au levain semi-complet, flocons d’avoine en porridge, riz ou quinoa demi-complet, banane mûre
- Bons lipides : avocat, oléagineux (amandes, noix), un filet d’huile de colza ou de noix
4.2. Limiter les sucres rapides et les aliments raffinés
Le raffinage élimine les fibres qui ralentissent l’absorption du sucre. Conséquence : un aliment raffiné fait monter la glycémie beaucoup plus vite qu’un aliment complet ou semi-complet, déclenchant la sécrétion d’insuline réflexe et l’hypoglycémie qui s’ensuit.
Le même phénomène s’observe avec les jus de fruits, dépouillés de la pulpe riche en fibres : ils élèvent rapidement la glycémie, contrairement au fruit entier. Privilégier au maximum les aliments les moins transformés possible.
⚠️ Astuce : si vous consommez un dessert sucré, prenez-le en fin de repas, jamais à jeun. La présence d’autres aliments (fibres, protéines, lipides) ralentit l’absorption du sucre et limite le pic glycémique réactionnel.
4.3. Autres conseils pratiques
| Situation | Conseil |
| Sujets prédisposés | Fractionner les repas en 3 repas + 1 à 2 collations équilibrées (protéines + glucides complexes). |
| Édulcorants | Le goût sucré, même sans calories, peut leurrer l’organisme et déclencher une sécrétion d’insuline réflexe. À limiter. |
| Café et thé en excès | Peuvent contribuer aux hypoglycémies. À consommer avec modération, idéalement avec une collation. |
| Activité physique | Mesurer la glycémie avant l’effort. Adapter la dose d’insuline ou prendre une collation glucidique en cas de glycémie < 1 g/L. Vigilance jusqu’à 12-24 h après un effort intense (« hypoglycémie retardée »). |
| Conduite automobile | Contrôler la glycémie avant de prendre le volant. Avoir toujours du sucre à portée de main. S’arrêter au moindre doute. |
| Alcool | À consommer toujours pendant un repas. Jamais à jeun. Risque d’hypoglycémie nocturne sévère. |
[Emplacement image : schéma comparatif glycémie après petit-déjeuner sucré vs petit-déjeuner salé]
5. Traiter une hypoglycémie
5.1. La règle des 15/15
C’est la règle d’or du re-sucrage, validée internationalement : 15 g de glucides → contrôler à 15 minutes → recommencer si besoin.
| Étape | Action |
| 1. S’arrêter | Cesser toute activité, s’asseoir en sécurité. |
| 2. Mesurer | Contrôler la glycémie capillaire (ou consulter le capteur). |
| 3. Re-sucrer | Prendre 15 g de glucides à absorption rapide (voir équivalences ci-dessous). |
| 4. Attendre 15 min | Rester au calme, ne pas reprendre d’activité tant que la glycémie n’est pas remontée. |
| 5. Recontrôler | Si glycémie toujours < 0,70 g/L → reprendre 15 g de glucides. Sinon, passer à l’étape 6. |
| 6. Stabiliser | Si le prochain repas est éloigné (> 1 h), prendre une collation glucidique complexe (pain complet, biscottes, fruit). |
Équivalents de 15 g de glucides rapides :
| 🍬 3 morceaux de sucre | 🥤 15 cl de soda sucré (non light) |
🧃 1 briquette de jus de fruit (20 cl) |
| 🍯 3 c. à café de miel ou de confiture |
🍇 3 pâtes de fruits | 💊 3 comprimés Dextro Energy (ou équivalent) |
💡 Astuce de pharmacien : les comprimés ou gels de glucose (Dextro Energy, Fluide Hypogly, Energie Express…) sont les plus pratiques et les plus précis pour le re-sucrage. Dosage exact, conservation longue, conditionnement de poche. Toujours en avoir sur soi !
5.2. Le glucagon : urgence et inconscience
Quand le patient est inconscient ou incapable d’avaler, le re-sucrage oral est dangereux (risque de fausse route). C’est l’indication formelle du glucagon, hormone hyperglycémiante qui mobilise les réserves hépatiques de glycogène et restaure une glycémie normale en 5 à 15 minutes.
🚨 Indications du glucagon :
- Patient diabétique sous insuline (DT1 ou DT2 insulinotraité)
- Échec du re-sucrage oral ou impossibilité d’avaler
- Trouble de la conscience (hypoglycémie sévère = niveau 3)
⛔ Contre-indication majeure :
Le glucagon ne doit jamais être administré à un patient diabétique sous sulfamides hypoglycémiants ou glinides. Le glucagon stimule en effet la sécrétion d’insuline, ce qui aggraverait l’hypoglycémie. Dans ce cas, appeler le 15 pour glucose IV.
5.3. Les produits disponibles en France
L’arsenal thérapeutique s’est notablement enrichi ces dernières années avec l’arrivée du glucagon nasal Baqsimi® (remboursé depuis janvier 2022) et du glucagon préinjectable Ogluo®, qui simplifient considérablement l’administration en urgence par l’entourage.
| Spécialité | Voie | Dose | Conservation | Particularités |
| GlucaGen Kit® | SC ou IM | 1 mg adulte 0,5 mg enfant < 25 kg |
Réfrigérateur (+2 à +8°C) ou ≤ 25°C max 18 mois |
Nécessite reconstitution (poudre + solvant). Formation de l’entourage indispensable. |
| Baqsimi® 3 mg | Nasale | 3 mg dans une narine (adulte et enfant ≥ 4 ans) |
Température ambiante (< 30°C). Pas de réfrigérateur. | Prêt à l’emploi. Aucune préparation. Pas besoin d’inspirer (absorption passive). 1re intention HAS. Remboursé 65%. |
| Ogluo® | SC (stylo prérempli) | 1 mg adulte 0,5 mg enfant ≥ 2 ans < 25 kg |
Réfrigérateur ou ≤ 25°C max 18 mois | Solution prête à l’emploi (pas de reconstitution). Stylo ou seringue préremplie. |
Mode d’emploi du Baqsimi®
- Retirer le couvercle du tube en tirant sur la languette rouge.
- Sortir le récipient unidose.
- Tenir le dispositif entre deux doigts, le pouce sur le piston.
- Introduire l’embout dans une seule narine du patient.
- Pousser le piston jusqu’au fond, jusqu’à ce que la ligne verte ne soit plus visible.
- Mettre le patient en position latérale de sécurité, appeler le 15 et attendre les secours.
💡 Bon à savoir : il n’est pas nécessaire que le patient inspire ni respire profondément après administration du Baqsimi®. Le glucagon est absorbé passivement par la muqueuse nasale, même chez un patient inconscient ou en apnée. Le dispositif est donc adapté à l’urgence vitale.
Conseils pratiques pour l’entourage
- Toujours avoir un kit à domicile et idéalement un second au travail / dans le sac.
- Vérifier la date de péremption tous les 6 mois.
- Former tous les proches (conjoint, enfants, collègues) à l’administration. Demander une démonstration en pharmacie.
- Après administration : position latérale de sécurité, appeler le 15, attendre les secours.
- Une fois le patient conscient, lui faire prendre une collation glucidique complexe (le glucagon a vidé les réserves hépatiques de glycogène, le risque de récidive d’hypoglycémie est réel).
[Emplacement image : photo des dispositifs Baqsimi nasal et Ogluo stylo côte à côte]
6. Quand consulter ?
Une consultation médicale, idéalement avec un endocrinologue-diabétologue, est indiquée dans les situations suivantes :
- Hypoglycémies fréquentes (plus d’une par semaine) ou inexpliquées
- Hypoglycémies inaperçues (perte des signes adrénergiques précoces)
- Hypoglycémie sévère ayant nécessité l’intervention d’un tiers ou des secours
- Hypoglycémies nocturnes (sueurs nocturnes, cauchemars, céphalées matinales, glycémies à jeun élevées par effet rebond)
- Hypoglycémies chez un patient non diabétique (à explorer impérativement)
- Toute modification du mode de vie (régime, sport, voyage, jeûne) susceptible de modifier les besoins en insuline
👨⚕️ Le rôle du pharmacien : à chaque renouvellement d’ordonnance, il est utile de faire le point avec votre pharmacien sur la fréquence des hypoglycémies, la disponibilité du kit de glucagon (et sa date de péremption), et les éventuelles automédications ou phytothérapies susceptibles d’interagir avec votre traitement.
7. Conclusion
L’hypoglycémie est la complication aiguë la plus fréquente du traitement du diabète. Elle peut être prévenue par une bonne éducation thérapeutique, un re-sucrage adapté à la règle des 15/15, et la disponibilité d’un kit de glucagon pour les patients sous insuline. L’arrivée des formes nasales (Baqsimi®) et préinjectables (Ogluo®) a transformé la prise en charge des hypoglycémies sévères, désormais accessible à tout l’entourage du patient sans formation médicale.
Les recommandations HAS 2024 sur le diabète de type 2 placent désormais l’« objectif zéro hypoglycémie » au cœur de la prise en charge, en privilégiant les classes thérapeutiques les plus sûres (metformine, iSGLT2, agonistes GLP-1). N’hésitez pas à en parler avec votre médecin si vous présentez des hypoglycémies répétées : votre traitement peut très probablement être ajusté.
📌 À retenir
- Hypoglycémie = glycémie ≤ 0,70 g/L (3,9 mmol/L)
- 3 niveaux : alerte (0,70), significatif (< 0,54), sévère (trouble de conscience)
- Re-sucrage : règle des 15/15 (15 g glucides → contrôle à 15 min)
- Glucagon : Baqsimi® nasal en 1re intention chez le patient sous insuline
- JAMAIS de glucagon chez un patient sous sulfamides ou glinides
- Toujours avoir 3 sucres sur soi et un kit de glucagon à domicile
Sources : HAS, Stratégie thérapeutique du patient vivant avec un diabète de type 2 (mai 2024) ; HAS, Avis Baqsimi (2021) ; Vidal Recos Diabète de type 2 (2024) ; ANSM, RCP des spécialités glucagon ; Fédération Française des Diabétiques.



