Hémorragie sous-conjonctivale

Vous vous réveillez un matin avec une large tache rouge vif dans le blanc de l’œil, sans douleur, sans sécrétion, sans baisse de vision — et vous vous inquiétez. C’est une hémorragie sous-conjonctivale : un épanchement de sang entre la conjonctive et la sclérotique (le blanc de l’œil), provoqué par la rupture d’un capillaire superficiel. L’aspect est spectaculaire, parfois impressionnant, mais la grande majorité de ces hémorragies sont bénignes et guérissent sans traitement en 1 à 3 semaines. Cet article vous explique tout ce qu’il faut savoir — les causes, ce qu’il ne faut pas faire, les approches complémentaires qui peuvent aider en cas de fragilité capillaire chronique, et surtout les situations qui doivent vous amener à consulter sans tarder.

1. Qu’est-ce qu’une hémorragie sous-conjonctivale ?

La conjonctive est une fine membrane transparente qui tapisse la face interne des paupières et recouvre la partie antérieure du globe oculaire (le « blanc de l’œil »). Elle est richement vascularisée par un réseau de capillaires superficiels très fragiles. Lorsque l’un de ces capillaires se rompt, le sang s’épanche dans l’espace sous-conjonctival : c’est l’hémorragie sous-conjonctivale.

Ses caractéristiques cliniques sont très reconnaissables :

  • Tache rouge vif, bien délimitée, dans le blanc de l’œil — parfois étendue à toute la sclérotique
  • Unilatérale dans la grande majorité des cas
  • Indolore ou avec une légère gêne, sans douleur profonde
  • Sans baisse de l’acuité visuelle (le sang n’est pas dans l’œil mais sur sa surface)
  • Sans sécrétion (ce qui la distingue d’une conjonctivite infectieuse)
  • Pupille normale, non déformée

🔑 Évolution naturelle

L’hémorragie sous-conjonctivale se résorbe spontanément en 1 à 3 semaines (parfois jusqu’à 6 semaines pour les épanchements étendus), sans laisser de séquelles. La teinte peut évoluer du rouge vif vers le jaune-brun au fil de la résorption — phénomène tout à fait normal, analogue à l’évolution d’un hématome cutané. Il est fréquent que l’hémorragie semble s’étendre dans les premières heures après son apparition : c’est la diffusion du sang sous la conjonctive, et non une aggravation.

Comment la distinguer d’autres causes d’œil rouge ?

Affection Aspect Douleur Vision Urgence
Hémorragie sous-conjonctivale Plage rouge vif délimitée, sans sécrétion Non Normale ✅ Bénigne (sauf traumatisme)
Conjonctivite Rougeur diffuse, sécrétions, larmoiement Légère Normale 🟡 Consultation utile
Hyphéma Niveau liquidien rouge dans la chambre antérieure (devant l’iris) Oui Altérée 🔴 Urgence ophtalmologique
Glaucome aigu Rougeur périkératique, pupille en semi-mydriase Intense, voire nausées Très altérée 🔴 Urgence absolue
Kératite Rougeur périkératique, aspect terne de la cornée Oui, photophobie Altérée 🔴 Urgence ophtalmologique

2. Causes et facteurs favorisants

L’hémorragie sous-conjonctivale peut survenir à tout âge et reste dans la grande majorité des cas spontanée, sans cause identifiable. Plusieurs facteurs peuvent cependant en favoriser la survenue :

Causes mécaniques et efforts

  • Effort physique intense (soulèvement de charge, sport de contact)
  • Épisode de toux, d’éternuements, de mouchage vigoureux
  • Vomissements (gastro-entérite, grossesse, troubles alimentaires)
  • Constipation avec effort à la selle
  • Coqueluche (à évoquer chez l’enfant et l’adulte non vacciné)
  • Frottement ou traumatisme oculaire, retrait de lentilles de contact
  • Suites d’une intervention chirurgicale ophtalmologique

Causes systémiques à rechercher en cas de récidive

Cause systémique Mécanisme À évoquer si…
Hypertension artérielle Fragilisation des capillaires par la pression Récidive, adulte de plus de 50 ans (retrouvée dans 10–20 % des cas)
Diabète Microangiopathie, fragilité capillaire Récidives, facteurs de risque cardiovasculaires associés
Trouble de la coagulation Défaut d’hémostase primaire ou secondaire Hémorragies multiples ou sans facteur déclenchant évident
Surdosage en anticoagulants (AVK, AOD) Allongement du temps de coagulation Patient sous anticoagulant → vérifier l’INR sans délai
Traitements antiagrégants plaquettaires Aspirine, clopidogrel, AINS — inhibent l’agrégation plaquettaire Récidives sous traitement au long cours
Hémopathie Thrombopénie, leucémie, etc. Récurrences chez l’enfant — bilan hématologique indispensable
Fragilité capillaire constitutionnelle Plus fréquente chez la femme, liée au vieillissement ou à une carence en vitamine C Épisodes répétés sans autre cause trouvée

⚠️ Patient sous anticoagulants ou antiagrégants

Toute hémorragie sous-conjonctivale survenant chez un patient traité par AVK (warfarine, acénocoumarol) doit faire vérifier l’INR en urgence : un surdosage peut s’accompagner d’hémorragies plus graves. Pour les patients sous AOD (rivaroxaban, apixaban, dabigatran) ou sous aspirine/clopidogrel, une consultation médicale est recommandée en cas de récidive pour évaluer la balance bénéfice/risque du traitement.

3. Traitement : que faire (et ne pas faire) ?

Le traitement de l’hémorragie isolée : la réassurance

Aucun traitement médicamenteux n’est nécessaire dans la grande majorité des cas. La résorption spontanée est la règle, en 1 à 3 semaines. Le rôle essentiel du pharmacien ou du médecin est d’expliquer et rassurer le patient, souvent très inquiet par l’aspect visuel de son œil.

En cas de gêne ou d’inconfort oculaire

  • Larmes artificielles sans conservateurs, en unidoses : soulagent la sensation de corps étranger ou d’irritation légère, sans contre-indications
  • Compresses froides les premières 24 heures en cas de gêne légère : effet vasoconstricteur et apaisant

Si une antalgie systémique est nécessaire

Paracétamol en première intention, aux doses usuelles.

🚫 Aspirine et AINS : à éviter absolument

L’aspirine et les anti-inflammatoires non stéroïdiens (ibuprofène, kétoprofène…) inhibent l’agrégation plaquettaire et risquent d’aggraver ou de prolonger l’hémorragie. À proscrire en automédication dans ce contexte, sauf si déjà prescrits au long cours pour une autre indication (ne jamais les arrêter sans avis médical).

Le collyre vasculoprotecteur Vitarutine® : une option au service médical rendu limité

La Vitarutine® (nicotinamide + sulforutoside) est un collyre vasculoprotecteur disponible sans ordonnance, indiqué dans la fragilité capillaire conjonctivale. Sa posologie est de 1 à 2 gouttes dans l’œil atteint, 4 à 6 fois par jour. Cependant, la HAS lui a attribué un service médical rendu (SMR) insuffisant, ce qui signifie que son bénéfice clinique n’a pas été suffisamment démontré par des études de qualité. Il n’est donc pas remboursé. Son usage reste possible à titre d’accompagnement symptomatique, mais ne saurait être présenté comme un traitement actif de l’hémorragie.

ℹ️ Précautions avec la Vitarutine®

Ce collyre contient du thiomersal (mercurothiolate), conservateur organomercuriel pouvant provoquer des réactions allergiques, une kératite en bande ou une coloration du cristallin en cas d’usage prolongé. Le port de lentilles de contact souples est déconseillé pendant le traitement. En cas d’antécédent d’allergie aux dérivés mercuriels, il est contre-indiqué.

4. Phytothérapie, gemmothérapie, nutrithérapie et homéopathie

🔑 Avertissement préalable

Ces approches ne traitent pas l’hémorragie elle-même — qui se résorbe spontanément de toute façon. Elles visent à renforcer la paroi capillaire sur le long terme chez les patients présentant une fragilité capillaire chronique ou des récidives sans cause systémique identifiée. Elles constituent un accompagnement de fond, à distinguer du traitement d’un épisode aigu.

🌿 Phytothérapie : les plantes à « vitamine P »

Les flavonoïdes (longtemps appelés « vitamine P ») sont des polyphénols végétaux qui augmentent la résistance des capillaires, réduisent leur perméabilité anormale et exercent un effet anti-inflammatoire vasculaire. Plusieurs plantes en sont particulièrement riches :

  • Vigne rouge (Vitis vinifera) : riche en anthocyanes et oligomères proanthocyanidoliques (OPC), elle est la plante de référence de la protection capillaire. Veinotonique, anti-œdémateuse, elle réduit la perméabilité et augmente la résistance de la paroi capillaire. Disponible en gélules, en extrait sec ou en tisane de feuilles. Posologie : 150–300 mg/j d’extrait sec en cure de 1 à 3 mois.
  • Myrtille (Vaccinium myrtillus) : ses anthocyanosides stimulent la synthèse de collagène et améliorent la microcirculation. Leur affinité particulière pour les tissus oculaires en fait un choix pertinent dans la fragilité capillaire conjonctivale. Précaution : peut potentialiser l’effet des anticoagulants.
  • Cassis (Ribes nigrum, feuilles et baies) : riche en flavonoïdes et vitamine C naturelle, propriétés anti-inflammatoires et vasculoprotectrices bien documentées.
  • Mélilot (Melilotus officinalis) : contient des coumarines et flavonoïdes, traditionnellement utilisé dans la fragilité capillaire et l’insuffisance veineuse. À éviter en association avec les anticoagulants en raison de l’effet potentialisateur.

🌱 Gemmothérapie : bourgeons et fragilité vasculaire

  • Bourgeon de cassis (Ribes nigrum) : tonique général, anti-inflammatoire et immunomodulateur ; intéressant sur les terrains de fragilité capillaire associée à un terrain atopique ou inflammatoire chronique.
  • Bourgeon de marronnier d’Inde (Aesculus hippocastanum) : veinotonique et vasculoprotecteur, utile dans les fragilités capillaires d’origine circulatoire ou lors de prédisposition à l’insuffisance veineuse.

Posologie habituelle : 5 à 15 gouttes dans un verre d’eau, à jeun, en cures de 3 semaines renouvelables.

🍊 Nutrithérapie : vitamine C et bioflavonoïdes

La vitamine C (acide ascorbique) est indispensable à la synthèse du collagène qui constitue la charpente des parois capillaires. Une carence même modérée fragilise les capillaires et favorise les hémorragies spontanées. Elle agit en synergie avec les bioflavonoïdes (rutine, hespéridine, citroflavonoïdes) qui potentialisent son action vasculoprotectrice.

Chez les patients présentant une fragilité capillaire récidivante sans cause systémique identifiée, une supplémentation peut être proposée :

  • Vitamine C : 250 à 500 mg/j, de préférence sous forme naturelle (acérola, cynorhodon) ou à libération prolongée pour une meilleure tolérance digestive
  • Rutine + vitamine C : associations disponibles en pharmacie en compléments alimentaires (Cyclo 3®, Veinostase®, etc.) — noter que la rutine est précisément le principe parent du sulforutoside contenu dans la Vitarutine®
  • Zinc : cofacteur enzymatique de la synthèse du collagène, utile en cas de carence suspectée (cicatrisation lente, ongles striés, infections répétées)

👨‍⚕️ Conseil au comptoir

En cas d’hémorragies sous-conjonctivales récidivantes sans cause systémique retrouvée, une cure de vitamine C + bioflavonoïdes (rutine ou hespéridine) associée à un extrait de vigne rouge ou de myrtille peut être proposée sur 2 à 3 mois. Ces approches sont bien tolérées et sans interaction notable aux doses usuelles, sauf chez les patients sous anticoagulants (précaution avec myrtille et mélilot à fortes doses).

💊 Homéopathie : accompagnement symptomatique

L’homéopathie peut être proposée en accompagnement, sans efficacité démontrée sur la résorption de l’hémorragie elle-même. Les souches classiquement citées sont :

  • Arnica montana 9 CH : en cas d’hémorragie consécutive à un traumatisme ou un choc (coup, sport, chute, effort violent). 3 granules matin et soir pendant 4 à 5 jours. Première souche à proposer en traumatologie oculaire bénigne.
  • Belladonna 5 CH : yeux rouges, congestion oculaire, sécheresse. 3 granules 3 à 4 fois par jour.
  • Hamamelis virginica 5 CH : hémorragies veineuses, fragilité vasculaire, tendance aux ecchymoses spontanées. Peut être associé à Arnica dans les formes récidivantes sans traumatisme.
  • Phosphorus 9 CH : chez les sujets présentant une tendance hémorragique générale (saignements de nez fréquents, gencives qui saignent, hémorragies spontanées diverses) — relève d’une consultation homéopathique personnalisée.

5. Quand faut-il consulter un médecin ?

Consultation ophtalmologique indispensable

⚠️ Situations nécessitant un avis ophtalmologique

  • Traumatisme oculaire, même mineur en apparence : une hémorragie sous-conjonctivale peut masquer une plaie du globe oculaire — examen ophtalmologique indispensable
  • Baisse de l’acuité visuelle, même légère ou transitoire
  • Douleur oculaire profonde (et non simple gêne superficielle)
  • Hémorragie bilatérale simultanée, ou hémorragie très étendue
  • Non-régression après 3 à 4 semaines

Consultation du médecin traitant recommandée

  • Récidives fréquentes : bilan à la recherche d’une hypertension artérielle (retrouvée dans 10–20 % des cas de récidive), d’un diabète, d’un trouble de la coagulation ou d’un surdosage en anticoagulants
  • Patient sous AVK : vérification de l’INR sans délai
  • Récurrences chez l’enfant : rechercher une hémopathie (leucémie, thrombopénie) — bilan hématologique impératif
  • Hémorragie survenant dans un contexte de signes généraux (fièvre, purpura cutané, saignements multiples)

Dans la grande majorité des cas : surveiller et rassurer

Lorsque l’hémorragie sous-conjonctivale est isolée, indolore, sans baisse visuelle, sans traumatisme et sans contexte de traitement anticoagulant problématique, aucune consultation n’est urgente. Le pharmacien peut jouer pleinement son rôle d’explication, de réassurance et de conseil (larmes artificielles, éviter l’aspirine, surveiller l’évolution). La résolution spontanée en 1 à 3 semaines est la règle.

En résumé

L’hémorragie sous-conjonctivale est une affection bénigne dans la grande majorité des cas : aucun traitement n’est nécessaire, la résorption spontanée survient en 1 à 3 semaines. Le message essentiel est double : éviter l’aspirine et les AINS (qui aggravent la tendance hémorragique), et ne pas négliger une consultation médicale en cas de traumatisme, de récidives ou de traitement anticoagulant en cours. En cas de fragilité capillaire chronique et de récidives sans cause systémique, des cures de vitamine C + bioflavonoïdes (rutine, hespéridine), de vigne rouge ou de myrtille constituent une approche complémentaire raisonnée. L’homéopathie, notamment Arnica montana 9 CH en cas de traumatisme, peut accompagner sans risque. La Vitarutine®, bien que disponible en pharmacie, a un SMR insuffisant selon la HAS et ne constitue pas un traitement de fond validé.

Cet article est fourni à titre informatif et ne remplace pas une consultation médicale. En cas de doute, consultez votre médecin ou votre ophtalmologiste. Sources : Manuel MSD (2024–2025), HAS — évaluation Vitarutine, American Academy of Ophthalmology (2023), Ophtalmoclic.fr, Moniteur des Pharmacies — phytothérapie et troubles capillaires.

Anne-Sophie DELEPOULLE (Dr en Pharmacie) — Dernière mise à jour : mai 2025