Antirétroviraux VIH : classes, schémas et conseils 2024
Découvrez les 6 classes d'antirétroviraux, les nouveaux schémas injectables et les recommandations HAS 2024. Guide pharmacien fondé sur les RBP ANRS/CNS/HAS.

Le traitement par antirétroviraux VIH a connu une révolution silencieuse en 2024 : les nouvelles recommandations HAS / ANRS MIE / CNS (octobre 2024) redéfinissent non seulement quoi prescrire, mais quand et comment — avec une règle d’or désormais gravée dans le marbre : initier le traitement dans les 14 jours suivant l’annonce du diagnostic, quel que soit le stade. Un changement de paradigme majeur pour tout professionnel de santé impliqué dans le suivi des personnes vivant avec le VIH (PVVIH).
L’objectif reste double : rendre la charge virale plasmatique indétectable (< 50 copies/mL) et restaurer l’immunité (CD4 > 500/mm³). Mais la boîte à outils thérapeutique s’est considérablement enrichie — des injectables longue durée d’action aux bithérapies d’allègement — et le pharmacien joue un rôle-clé à chaque étape.
📑 Sommaire de l’article
- 1. Antirétroviraux VIH : comment fonctionnent-ils sur le cycle viral ?
- 2. Les six classes d’antirétroviraux VIH : mécanismes et molécules clés
- 3. Schémas thérapeutiques des antirétroviraux VIH : recommandations HAS 2024
- 4. Injectables longue durée d’action : la révolution du traitement antirétroviral
- 5. Effets indésirables des antirétroviraux VIH : ce que votre patient doit savoir
- 6. Interactions médicamenteuses des antirétroviraux VIH : les pièges à éviter
- 7. Conseils au comptoir : observance, oublis et cas particuliers des antirétroviraux
1. Antirétroviraux VIH : comment fonctionnent-ils sur le cycle viral ?
Le VIH (Human Immunodeficiency Virus) est un rétrovirus qui cible les lymphocytes T CD4+ — les chefs d’orchestre de notre immunité. Pour se répliquer, il doit franchir plusieurs étapes séquentielles, chacune représentant une cible thérapeutique potentielle. Pensez au cycle viral comme à une chaîne de montage industrielle : bloquer un seul maillon suffit à paralyser toute la production.
Cycle de réplication du VIH et cibles des antirétroviraux VIH. Les inhibiteurs d’intégrase de 2e génération (★) sont désormais positionnés en 1re ligne par les recommandations HAS/ANRS 2024.
Les six grandes cibles du cycle viral correspondent aux six classes thérapeutiques actuellement disponibles. L’efficacité de la combinaison repose sur un principe fondamental : attaquer le virus simultanément sur plusieurs fronts rend quasi-impossible l’émergence de variants résistants — à condition que l’observance soit irréprochable.
ℹ️ Nouvelles recommandations HAS/ANRS/CNS — Octobre 2024 : la règle des 14 jours
Les recommandations labelisées par la HAS (octobre 2024) établissent une règle inédite en France : le traitement antirétroviral doit être initié dans les 14 jours suivant l’annonce du diagnostic, lors d’une consultation spécialisée, sans attendre les résultats du génotypage de résistance ni l’évaluation de toutes les comorbidités (hormis tuberculose active et cryptococcose neuro-méningée, où les ARV sont différés de 4 à 6 semaines). En France, le délai médian est déjà passé de 67 jours (2009–2011) à 13 jours (2018–2019), selon la cohorte Dat’AIDS (Cuzin L et al., Clin Infect Dis, 2024).
👨⚕️ Conseil au comptoir
Quand un patient vous remet une première ordonnance d’antirétroviraux, c’est souvent dans les jours qui suivent une annonce difficile. Prenez le temps : expliquez que le traitement n’est pas un aveu de gravité, mais la meilleure décision possible pour sa santé. L’initiation rapide réduit la morbidité, préserve l’immunité et rend la transmission quasi-nulle. C’est votre rôle de transformer l’appréhension en engagement thérapeutique.
2. Les six classes d’antirétroviraux VIH : mécanismes et molécules clés
Six classes d’antirétroviraux VIH sont commercialisées en France. Le panorama a été profondément reconfiguré depuis 2020 : les inhibiteurs d’intégrase (INI) de deuxième génération — dolutégravir et bictégravir — ont supplanté les schémas historiques à base d’inhibiteurs de protéase ou d’INNTI comme traitement de référence.
| Classe | Mécanisme | Molécules représentatives | Niveau de preuve |
|---|---|---|---|
| INI 2e génération ★ | Bloque le transfert de brin de l’intégrase, empêchant l’insertion de l’ADN viral dans le génome cellulaire | Dolutégravir (Tivicay®), Bictégravir (dans Biktarvy®), Cabotégravir (Vocabria®) | ⭐⭐⭐⭐⭐ Élevé |
| INTI | Analogues nucléosidiques / nucléotidiques : s’incorporent dans la chaîne d’ADN proviral en cours de synthèse et stoppent son élongation (leurre moléculaire) | Ténofovir alafénamide (TAF), Emtricitabine (FTC), Lamivudine (3TC), Abacavir (ABC) | ⭐⭐⭐⭐⭐ Élevé |
| INNTI | Inhibent directement la transcriptase inverse par liaison allostérique (non compétitive) ; actifs sur VIH-1 uniquement ; inducteurs enzymatiques puissants | Rilpivirine (Edurant®), Doravirine (Pifeltro®), Éfavirenz (Sustiva® — en déclin) | ⭐⭐⭐⭐ Solide |
| IP / IP boostés | Bloquent la protéase virale qui assure la maturation des virions ; le ritonavir/cobicistat (boosteurs) augmentent leur biodisponibilité par inhibition du CYP3A4 | Darunavir/cobicistat (Rezolsta®), Darunavir/ritonavir (Prezista® + Norvir®) | ⭐⭐⭐⭐ Solide |
| Antagonistes CCR5 | Se fixent au corécepteur CCR5 de la cellule hôte, bloquant la fusion membranaire ; uniquement sur VIH-1 à tropisme CCR5 (test de tropisme obligatoire avant prescription) | Maraviroc (Celsentri®) | ⭐⭐⭐ Bonne |
| Inhibiteurs de fusion | Se fixent à la gp41 du VIH dans le milieu extracellulaire, bloquant le réarrangement conformationnel nécessaire à la fusion membranaire | Enfuvirtide (Fuzeon® — injectable SC, usage très limité) | ⭐⭐ Modérée |
★ = Positionnés en 1re ligne par les recommandations HAS/ANRS/CNS 2024. TAF = ténofovir alafénamide (forme optimisée, moins néphrotoxique que le TDF ancien).
🔑 Pourquoi les INI 2e génération ont-ils supplanté les IP ?
Le dolutégravir et le bictégravir présentent une barrière génétique à la résistance extrêmement élevée : une seule mutation ne suffit pas à les mettre en échec, contrairement aux anciens INNTI (efavirenz, névirapine). Ils n’ont pas besoin de boosteur pharmacocinétique (ritonavir/cobicistat), ce qui simplifie les interactions médicamenteuses. Leur tolérance gastro-intestinale est supérieure aux IP. L’OMS confirme que les schémas à base de dolutégravir permettent une suppression virologique chez plus de 95 % des adultes à 6–24 mois (données programmatiques mondiales, WHO HIV Drug Resistance Report, 2025).
👨⚕️ Conseil au comptoir
À la dispensation d’un comprimé de Biktarvy® (bictégravir/TAF/FTC) ou de Triumeq® (dolutégravir/abacavir/3TC), vérifiez systématiquement le statut HLA-B*5701 figurant dans le dossier patient : l’abacavir est contre-indiqué en cas de positivité (risque de syndrome d’hypersensibilité sévère). Ce test est réalisé une fois pour toutes avant l’initiation, mais doit être tracé dans votre logiciel de dispensation.
3. Schémas thérapeutiques des antirétroviraux VIH : recommandations HAS 2024
La terminologie a évolué : on ne parle plus systématiquement de « trithérapie » mais de combinaison d’antirétroviraux VIH (ARV), certaines efficaces à seulement deux molécules. Les recommandations HAS/ANRS/CNS 2024 distinguent trois situations cliniques principales.
3.1 — Primo-initiation : les schémas de référence
Les associations recommandées en première intention reposent sur un INI de 2e génération + 2 INTI. Les deux combinaisons fixes (comprimé unique quotidien) privilégiées sont :
- Bictégravir/TAF/FTC (Biktarvy®) — un comprimé/jour, sans boosteur, quelle que soit la charge virale initiale ⭐⭐⭐⭐⭐
- Dolutégravir/abacavir/3TC (Triumeq®) — sous réserve de HLA-B*5701 négatif ⭐⭐⭐⭐⭐
- Dolutégravir + TAF/FTC (Descovy®) en association libre ⭐⭐⭐⭐⭐
⚠️ Dolutégravir et grossesse : la règle a changé en 2024
Jusqu’en 2022, le dolutégravir était déconseillé au 1er trimestre en raison d’un signal de risque de malformations du tube neural. Les données de surveillance post-AMM permettent désormais de conclure à un risque faible et non significativement différent des autres ARV. Les recommandations HAS 2024 indiquent que le dolutégravir est utilisable quel que soit le stade de la grossesse, en alternative au raltégravir ou au darunavir. Cette information doit être mise à jour dans les fiches mémo de votre officine.
3.2 — Allègement en succès virologique : bithérapies et injectables
Pour un patient dont la charge virale est indétectable depuis au moins 6 mois (succès virologique défini par ARN VIH ≤ 50 copies/mL), les recommandations 2024 valident plusieurs stratégies d’allègement :
| Stratégie d’allègement | Molécules | Avantage principal | Niveau de preuve |
|---|---|---|---|
| Bithérapie orale | Dolutégravir/3TC (Dovato®) ou Dolutégravir/rilpivirine (Juluca®) | Moins d’exposition aux INTI (moins de toxicité rénale/osseuse) | ⭐⭐⭐⭐⭐ Élevé |
| Injectable 2 mois | Cabotégravir-LP + Rilpivirine-LP (Vocabria® + Rekambys®) | Libère des contraintes quotidiennes, améliore la qualité de vie | ⭐⭐⭐⭐⭐ Élevé |
| Trithérapie intermittente | Schéma 4–5 jours sur 7 (étude QUATUOR) | Réduction de l’exposition médicamenteuse totale, option d’observance flexible | ⭐⭐⭐⭐ Solide |
👨⚕️ Conseil au comptoir
Si un patient demande à « réduire ses comprimés » après des années de trithérapie, c’est maintenant possible et médicalement validé — mais uniquement après avis spécialisé. Votre rôle est de l’orienter vers son infectiologue référent et non de décourager cette démarche. Les bithérapies orales et les injectables longue durée sont désormais inscrits dans les recommandations nationales les plus récentes (HAS, octobre 2024).
4. Injectables longue durée d’action : la révolution du traitement antirétroviral
Depuis l’obtention de leur AMM européenne en 2020, les formes injectables à longue durée d’action (LDA) du cabotégravir et de la rilpivirine représentent un changement de paradigme. L’idée est simple mais révolutionnaire : passer de 365 prises orales par an à 6 injections intramusculaires tous les 2 mois — soit 6 jours de traitement par an au lieu de 365.
ℹ️ Mécanisme des formes LDA : pourquoi « longue durée d’action » ?
Le cabotégravir-LP et la rilpivirine-LP sont des nanosuspensions injectables : les cristaux du principe actif se dissolvent lentement depuis le dépôt intramusculaire sur plusieurs semaines. La rilpivirine est un INNTI, le cabotégravir un INI — l’association assure deux mécanismes distincts pour une couverture robuste. Les études pivots ATLAS et ATLAS-2M (Essais randomisés de phase III, non-infériorité confirmée à 3 ans) ont établi que le schéma toutes les 8 semaines est non-inférieur au schéma mensuel, avec un maintien de la suppression virologique comparable au traitement oral. Attention : cette stratégie est réservée aux patients en succès virologique stable, sans antécédent de résistance aux INI ou aux INNTI.
⚠️ Point de vigilance pharmacien : le « tail pharmacocinétique »
Les formes LDA ont une demi-vie très longue (rilpivirine : plusieurs mois). En cas d’échec ou d’arrêt, les concentrations résiduelles persistent longtemps après la dernière injection, exposant à un risque de sélection de résistance en monothérapie fonctionnelle. Un patient qui décide d’arrêter les injectables doit être relayé immédiatement par un traitement oral. Ce point doit être expliqué lors de chaque dispensation.
👨⚕️ Conseil au comptoir
Les injectables LDA sont administrés en centre hospitalier (hôpital de jour) et non en officine. Mais vous serez le premier interlocuteur du patient lorsqu’il posera des questions : « Combien de temps les produits restent dans mon corps ? », « Que faire si j’ai une infection ? », « Puis-je voyager ? ». Connaître le principe pharmacocinétique de ces formes vous permettra de répondre avec aisance et d’orienter vers l’équipe hospitalière si nécessaire.
5. Effets indésirables des antirétroviraux VIH : ce que votre patient doit savoir
La tolérance des antirétroviraux VIH s’est considérablement améliorée avec les nouvelles molécules. Pour autant, certains effets indésirables restent prévisibles et doivent être anticipés avec le patient dès la première dispensation.
| Classe | Effets indésirables principaux | Conduite à tenir / délai | Niveau de preuve |
|---|---|---|---|
| INI (dolutégravir, bictégravir) | Prise de poids (métabolique), insomnies, céphalées, rares nausées | Surveillance poids et bilan métabolique à 3 mois ; si insomnie persistante : prendre le soir | ⭐⭐⭐⭐ Solide |
| INTI (TAF, TDF, 3TC, FTC) | Toxicité mitochondriale (réduite avec TAF vs TDF), troubles rénaux (TAF moins néphrotoxique), lipodystrophie (molécules anciennes) | Créatinine et phosphorémie annuelles avec TDF ; TAF préféré si insuffisance rénale débutante | ⭐⭐⭐⭐⭐ Élevé |
| INNTI (rilpivirine, doravirine) | Éruptions cutanées dans les 2 premières semaines, vertiges, troubles du sommeil (surtout éfavirenz) | Éfavirenz : prendre au coucher ; cauchemars et vertiges s’estompent après 2 semaines. Éruption sévère : avis médical urgent | ⭐⭐⭐⭐ Solide |
| IP boostés (darunavir/c) | Troubles digestifs, dyslipidémies, hyperglycémie, ictère scléral (yeux jaunes) avec atazanavir/indinavir — bénin, lié à la bilirubine indirecte | Ictère scléral : rassurer, pas d’urgence. Bilan lipidique annuel. Prise avec nourriture obligatoire | ⭐⭐⭐⭐ Solide |
| Injectables LDA (CAB+RPV) | Réactions au site d’injection (douleur, nodule) fréquentes mais transitoires, fièvre le jour J | Appliquer poche de glace 10 min après injection ; disparition spontanée en 5–7 jours | ⭐⭐⭐⭐ Solide |
⚠️ Syndrome de restauration immunitaire (IRIS) : ne pas confondre avec un échec
Chez les patients débutant un traitement avec un déficit immunitaire sévère (CD4 très bas), une réaction inflammatoire paradoxale peut survenir dans les premières semaines : c’est le syndrome de restauration immunitaire. Le système immunitaire, en se reconstituant, « révèle » des infections opportunistes jusque-là silencieuses (tuberculose, CMV, pneumocystose…). Ce tableau peut être confondu avec un échec thérapeutique ou une intolérance. Le diagnostic est clinique et doit être posé par un infectiologue.
👨⚕️ Conseil au comptoir
Lors de la dispensation, dédramatisez les effets indésirables attendus tout en distinguant ceux qui nécessitent un avis médical urgent (éruption avec fièvre, ictère récent, myalgies sévères) de ceux qui sont bénins et transitoires (nausées des premières semaines, ictère scléral stable sous atazanavir). Une phrase efficace : « Si c’était là depuis le début et que ça n’empire pas, ce n’est pas une urgence. Mais si c’est nouveau ou intense, appelez le service hospitalier. »
6. Interactions médicamenteuses des antirétroviraux VIH : les pièges à éviter
Les interactions médicamenteuses des antirétroviraux VIH restent l’un des enjeux majeurs de leur dispensation. Deux classes concentrent l’essentiel des risques : les IP boostés (inhibiteurs puissants du CYP3A4) et les INNTI (inducteurs enzymatiques). Pour les INI de 2e génération, le principal problème est l’interaction de chélation avec les cations divalents.
| Antirétroviral | Médicament/produit associé | Risque / mécanisme | Niveau de preuve |
|---|---|---|---|
| IP boostés (darunavir/c) | Simvastatine, atorvastatine forte dose, jus de pamplemousse, millepertuis | Inhibition CYP3A4 : augmentation majeure des concentrations des statines → rhabdomyolyse. Millepertuis : inducteur CYP3A4 → échec virologique | ⭐⭐⭐⭐⭐ Élevé |
| INNTI (éfavirenz, rilpivirine) | Contraceptifs oraux, antiépileptiques inducteurs (carbamazépine, phénobarbital), rifampicine | Induction CYP3A4 par les INNTI → réduction de l’efficacité contraceptive. Rifampicine : contre-indication avec rilpivirine | ⭐⭐⭐⭐⭐ Élevé |
| Dolutégravir / Bictégravir | Antiacides (magnésium, aluminium, calcium), IPP, fer, zinc, suppléments multivitaminés contenant des cations | Chélation des cations divalents → réduction de l’absorption de l’INI. Respecter un intervalle de 2h avant ou 6h après les cations | ⭐⭐⭐⭐⭐ Élevé |
| Rilpivirine (Edurant®, Juluca®) | IPP (oméprazole, pantoprazole), antihistaminiques H2 (ranitidine) | Augmentation du pH gastrique → réduction de la solubilité et de l’absorption de la rilpivirine. À prendre avec un repas copieux | ⭐⭐⭐⭐⭐ Élevé |
🚫 Le millepertuis : contre-indication absolue avec TOUS les antirétroviraux
Hypericum perforatum (millepertuis) est un inducteur puissant du CYP3A4 et de la P-glycoprotéine. Associé à tout antirétroviral — IP boostés, INI, INNTI — il provoque une chute des concentrations plasmatiques pouvant mener à un échec virologique et à l’émergence de résistances. Cette contre-indication est absolue et concerne aussi les formes « naturelles » vendues sans ordonnance. Vérifiez systématiquement si votre patient prend un traitement par automédication contre la dépression légère ou les troubles du sommeil.
Pour tout bilan d’interaction médicamenteuse en pratique, référez-vous à la base de données spécialisée www.hiv-druginteractions.org (Université de Liverpool) — la référence internationale, librement accessible et régulièrement mise à jour.
👨⚕️ Conseil au comptoir
À chaque ordonnance comportant un antirétroviral, posez systématiquement ces deux questions : « Prenez-vous des médicaments sans ordonnance, des compléments alimentaires ou des plantes ? » et « Votre médecin du VIH est-il au courant de tous vos traitements ? ». Un simple comprimé de magnésium pris au mauvais moment peut réduire de 50 % l’absorption du dolutégravir — ce n’est pas anodin pour maintenir la charge virale indétectable.
7. Conseils au comptoir : observance, oublis et cas particuliers des antirétroviraux
L’efficacité des antirétroviraux VIH repose sur une observance supérieure à 95 % — ce qui correspond, pour un traitement quotidien, à moins d’une prise manquée par semaine. Ce chiffre peut paraître atteignable, mais il ne l’est que si le patient comprend pourquoi il ne peut pas se permettre d’oublier. Votre rôle est pédagogique autant que technique.
7.1 — Règles de prise pratiques selon les molécules
| Médicament | Conditions de prise | Oubli : conduite à tenir |
|---|---|---|
| Biktarvy®, Triumeq®, Dovato® | Avec ou sans repas. Respecter un délai de 2h avant ou 6h après les cations (antiacides, fer, calcium, zinc) | Prendre dès que possible si < 20h après l’heure habituelle ; sinon sauter et reprendre le lendemain |
| Rilpivirine (Edurant®, Juluca®) | Obligatoirement avec un repas copieux (> 400 kcal) ; incompatible avec IPP et anti-H2 à proximité | Prendre dès le repas suivant si < 12h de retard |
| Darunavir/cobicistat (Rezolsta®) | Toujours avec de la nourriture (biodisponibilité fortement augmentée) ; éviter le jus de pamplemousse | Prendre dès que possible si < 12h de retard avec le prochain repas |
| Éfavirenz (Atripla®) | À jeun de préférence, au coucher (réduit les effets neuropsychiques diurnes) | Prendre dès que possible si < 20h de retard |
7.2 — Conservation et cas particuliers
ℹ️ Médicaments nécessitant une conservation au réfrigérateur
Certaines formulations nécessitent une chaîne du froid : capsules molles de Kaletra® (lopinavir/ritonavir) et d’Aptivus®, solution buvable de Kaletra® et d’Emtriva®. Informez le patient dès la première délivrance et proposez-lui un conditionnement adapté pour les voyages (bourse isotherme, éventuellement autorisation de transport en avion).
🔑 VIH indétectable = intransmissible (U=U)
Depuis le consensus international U=U (Undetectable = Untransmittable, Initiative « Prevention Access », 2016 ; confirmé par l’étude PARTNER-2, Lancet, 2019 — 972 couples sérodiscordants, zéro transmission documentée), un patient dont la charge virale est durablement indétectable sous traitement ne transmet pas le VIH par voie sexuelle. Cette information change la vie de vos patients : elle supprime la honte, réduit la stigmatisation et renforce la motivation à l’observance. N’hésitez pas à en parler proactivement.
⚠️ Le traitement ne dispense pas des autres protections
Même avec une charge virale indétectable, rappeler que la PrEP/préservatif reste recommandée pour se protéger des autres IST (syphilis, gonorrhée, herpès, HPV) qui ont connu une recrudescence significative en France ces dernières années. Le traitement antirétroviral ne protège pas contre les autres infections sexuellement transmissibles.
Récapitulatif : les antirétroviraux VIH en un coup d’œil
| Classe | Molécules clés 2024 | 1re ligne ? | Interaction majeure à surveiller | Niveau de preuve |
|---|---|---|---|---|
| INI 2e gén. | Dolutégravir, Bictégravir, Cabotégravir | ✅ Référence | Cations divalents (délai 2h/6h), millepertuis | ⭐⭐⭐⭐⭐ |
| INTI | TAF, FTC, 3TC, Abacavir | ✅ Backbone | HLA-B*5701 (abacavir), néphrotoxicité TDF | ⭐⭐⭐⭐⭐ |
| INNTI | Rilpivirine, Doravirine | ⚠️ Sélectif | IPP, inducteurs CYP3A4, contraceptifs oraux | ⭐⭐⭐⭐ |
| IP boostés | Darunavir/cobicistat | ⚠️ 2e intention | Statines, pamplemousse, millepertuis, de nombreux CYP | ⭐⭐⭐⭐ |
| Anti-CCR5 | Maraviroc | ⚠️ Conditionnel | Test de tropisme obligatoire avant prescription | ⭐⭐⭐ |
| Injectable LDA | Cabotégravir-LP + Rilpivirine-LP | ✅ Allègement | Succès virologique stable obligatoire ; « tail » pharmacocinétique à l’arrêt | ⭐⭐⭐⭐⭐ |
🔑 En résumé — Antirétroviraux VIH : ce que retient le pharmacien en 2024
Les recommandations HAS/ANRS/CNS d’octobre 2024 consacrent les INI de 2e génération (dolutégravir, bictégravir) comme traitement de référence en 1re ligne — efficacité > 95 %, haute barrière génétique à la résistance, excellente tolérance. Le délai d’initiation est fixé à 14 jours après le diagnostic. En succès virologique, les bithérapies orales (Dovato®, Juluca®) et les injectables LDA (Vocabria® + Rekambys® toutes les 8 semaines) offrent des stratégies d’allègement validées. Au comptoir, les trois priorités restent : vérifier les interactions avec les cations divalents et le millepertuis, informer sur les conditions de prise (repas pour la rilpivirine, délai pour les antiacides), et soutenir l’observance en expliquant l’enjeu du concept U=U (indétectable = intransmissible) comme levier motivationnel.
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Avertissement médical : Cet article a une visée éducative et informative. Il ne se substitue pas à l’avis d’un médecin ou d’un pharmacien pour une situation individuelle. Tout traitement antirétroviral doit être initié, adapté ou arrêté uniquement sur prescription et suivi médicaux spécialisés. En cas de doute sur vos médicaments, consultez votre médecin infectiologue ou votre pharmacien.
Sources principales : HAS / ANRS MIE / CNS — Initiation d’un premier traitement antirétroviral chez l’adulte vivant avec le VIH, Recommandation de bonne pratique labellisée, octobre 2024. Accessible sur has-sante.fr. | HAS / ANRS MIE / CNS — Adaptation du traitement antirétroviral en situation de succès virologique, octobre 2024. | Cuzin L et al., Clin Infect Dis, 2024. | OMS — HIV Drug Resistance Report, 2025. | ATLAS-2M — ScienceDirect, 2022.
Article rédigé par Anne-Sophie DELEPOULLE (Dr en Pharmacie) — Mis à jour : mai 2025



