Hypochlorhydrie : causes, carences en B12, fer et IPP
Découvrez les causes de l'hypochlorhydrie (âge, IPP, H. pylori) et ses carences en B12, fer, magnésium. Guide pratique fondé sur la HAS.

Hypochlorhydrie : IPP, B12, fer — quand l’estomac manque d’acide ?
L’hypochlorhydrie désigne une sécrétion insuffisante d’acide chlorhydrique par l’estomac : le pH gastrique reste au-dessus de 3 à 4, alors qu’il descend normalement vers 1,5 à 2 pendant la digestion. Ses trois causes principales sont l’âge (gastrite atrophique), la prise prolongée d’inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) et l’infection à Helicobacter pylori, auxquelles s’ajoute la gastrite auto-immune.
Ses conséquences dépassent largement l’estomac : protéines mal digérées, carences en vitamine B12, fer, calcium et magnésium, barrière antibactérienne affaiblie et dysbiose. On parle beaucoup d’excès d’acidité ; le manque d’acide, plus discret, est pourtant souvent plus lourd de conséquences, en particulier chez la personne âgée. Cet article fait le point sur les mécanismes, le repérage et la conduite à tenir à l’officine.
⚡ L’essentiel en un coup d’œil
🎯 Pourquoi s’en préoccuper, vraiment ?
- Carence en vitamine B12 sous IPP au long cours — association bien établie (⭐⭐⭐⭐)
- Carence en fer et hypomagnésémie sous IPP prolongés — associations solides (⭐⭐⭐⭐)
- Pullulation bactérienne de l’intestin grêle (SIBO) favorisée par la baisse d’acidité (⭐⭐⭐)
- ❌ Pas un diagnostic à poser au comptoir ni avec un « test au bicarbonate » : il relève du médecin
💊 Comment conseiller ?
- Repérer les IPP de plus de 8 semaines sans réévaluation et orienter vers le médecin pour une décroissance progressive
- Dépister et corriger les carences (B12, fer, magnésium, calcium) avec des formes adaptées à un estomac peu acide
- Mastication, repas pris au calme, protéines bien réparties ; bétaïne HCl seulement sur avis et hors contre-indications
🚫 4 questions à poser avant de conseiller
- Prenez-vous un IPP, depuis combien de temps, et a-t-il été réévalué ?
- Avez-vous des antécédents d’ulcère, de gastrite ou de saignement digestif ?
- Prenez-vous des AINS, de l’aspirine ou des corticoïdes ?
- Avez-vous une maladie auto-immune (thyroïdite, diabète de type 1) ou une anémie inexpliquée ?
Le détail de chaque point — mécanismes, preuves, sources — est développé section par section ci-dessous.
📑 Sommaire de l’article
- 1. À quoi sert l’acide de l’estomac ?
- 2. Les causes de l’hypochlorhydrie
- 3. Une cascade de conséquences, de l’estomac au côlon
- 4. B12, fer, magnésium, calcium : les carences à surveiller
- 5. Repérer une hypochlorhydrie : signes et examens
- 6. IPP : réévaluer et arrêter sans effet rebond
- 7. Prise en charge nutritionnelle et micronutritionnelle
- 8. Médicaments et acidité gastrique : les interactions
- 9. Perspective de recherche : quand la bouche colonise l’intestin
1. À quoi sert l’acide de l’estomac ?
En bref : l’acide gastrique n’est pas un « ennemi » à neutraliser : il digère les protéines, libère plusieurs micronutriments, déclenche la suite de la digestion et stérilise le bol alimentaire.
L’acide chlorhydrique est sécrété par les cellules pariétales du corps et du fundus gastriques, grâce à une enzyme membranaire : la pompe à protons (H+/K+-ATPase). Ces mêmes cellules produisent le facteur intrinsèque, indispensable à l’absorption de la vitamine B12 dans l’iléon.
Quatre fonctions majeures
- Digestion des protéines : l’acidité active le pepsinogène en pepsine et dénature les protéines, qui deviennent attaquables par les enzymes.
- Libération des micronutriments : décrochage de la B12 de ses protéines alimentaires, réduction du fer non héminique en forme absorbable (Fe2+), solubilisation du calcium et du magnésium.
- Barrière antimicrobienne : un pH inférieur à 3 détruit la plupart des bactéries ingérées.
- Signal pour la suite : l’arrivée du chyme acide dans le duodénum stimule les cellules S, qui libèrent la sécrétine (sécrétion pancréatique de bicarbonates). Les produits de digestion des protéines et des graisses stimulent les cellules I, qui libèrent la cholécystokinine (CCK) (enzymes pancréatiques et vidange de la vésicule biliaire).
👨⚕️ Conseil au comptoir
La digestion commence avant l’estomac : la simple vue ou l’odeur d’un repas déclenche, via le nerf vague, une première sécrétion acide (phase céphalique). Un repas avalé debout, en quelques minutes et sous stress, prive l’estomac de cette préparation. Conseiller de manger assis, au calme, en mastiquant, est donc un vrai geste de soutien digestif, pas un simple conseil de bon sens.
2. Les causes de l’hypochlorhydrie
En bref : âge, IPP et H. pylori expliquent la grande majorité des cas ; la gastrite auto-immune est moins fréquente mais à ne pas manquer, car elle expose à l’anémie de Biermer.
L’âge et la gastrite atrophique
Avec les années, la muqueuse fundique peut s’atrophier : les cellules pariétales disparaissent progressivement. Dans une population de 359 personnes de 60 à 99 ans vivant à domicile, près d’un tiers présentaient une gastrite atrophique fundique (Krasinski et al., J Am Geriatr Soc, 1986). C’est l’une des raisons pour lesquelles la carence en B12 est si fréquente chez la personne âgée.
Les inhibiteurs de la pompe à protons
Les IPP bloquent directement la pompe H+/K+. C’est leur intérêt thérapeutique, et c’est aussi la première cause d’hypochlorhydrie « médicamenteuse ». En France, près de 16 millions de personnes ont reçu une prescription d’IPP en 2015 (ANSM, 2018). La HAS estime que plus de la moitié de ces usages ne sont pas justifiés (HAS, 2020). Les anti-H2 et les antiacides réduisent aussi l’acidité, de façon moins marquée. Pour le détail des indications, voir notre guide complet sur les IPP.
Helicobacter pylori
Cette bactérie peut provoquer une gastrite étendue au corps de l’estomac (pangastrite). L’inflammation freine la sécrétion acide, puis l’atrophie s’installe à long terme. Son éradication, prescrite par le médecin, reste la priorité.
La gastrite auto-immune
Le système immunitaire produit des anticorps anti-cellules pariétales et anti-facteur intrinsèque. Le stade évolué est l’anémie de Biermer. Cette gastrite s’associe souvent à d’autres maladies auto-immunes, au premier rang desquelles la thyroïdite de Hashimoto (Lenti et al., Nat Rev Dis Primers, 2020).
Autres situations
- Chirurgie bariatrique : la sleeve gastrectomie retire une grande partie des cellules pariétales ; le bypass court-circuite l’estomac.
- Stress chronique : le tonus sympathique dominant freine les sécrétions digestives, qui dépendent du parasympathique.
👨⚕️ Conseil au comptoir
Devant une patiente suivie pour une thyroïdite de Hashimoto qui se plaint de fatigue, de fourmillements ou de digestion lente, pensez à la gastrite auto-immune. Suggérez-lui d’en parler à son médecin, qui pourra demander un dosage de B12 et des anticorps. C’est un repérage simple, et souvent oublié.
3. Une cascade de conséquences, de l’estomac au côlon
En bref : moins d’acide, c’est moins de digestion protéique, moins de signal pour le pancréas et une barrière antibactérienne affaiblie — d’où ballonnements, putréfaction et dysbiose.
Les quatre conséquences directes de l’hypochlorhydrie et leurs répercussions en aval : carences d’un côté, troubles digestifs et dysbiose de l’autre.
Maldigestion des protéines et putréfaction
Des protéines mal hydrolysées arrivent dans le côlon. Elles y sont fermentées par des bactéries protéolytiques, qui produisent des gaz soufrés malodorants, de l’ammoniaque et des composés comme le p-crésol. On parle de flore de putréfaction, par opposition à la flore de fermentation des glucides, aux gaz plutôt inodores. Chez le senior, cette maldigestion aggrave le risque de sarcopénie.
Moins de signaux pour le pancréas
Un chyme peu acide stimule moins la libération de sécrétine ; des protéines mal prédigérées stimulent moins la CCK. Résultat : une sécrétion pancréatique et biliaire moins efficace, qui aggrave la maldigestion de l’ensemble des nutriments.
Une barrière antibactérienne affaiblie
Sans acidité, davantage de bactéries franchissent l’estomac. Une méta-analyse a montré que les utilisateurs d’IPP ont un risque environ deux fois plus élevé de SIBO (pullulation bactérienne de l’intestin grêle), surtout quand le diagnostic repose sur la culture du liquide duodénal (Lo et Chan, Clin Gastroenterol Hepatol, 2013). Pour en savoir plus, voir notre article sur le SIBO.
👨⚕️ Conseil au comptoir
Un patient sous IPP depuis des années qui décrit des ballonnements, une lourdeur après les repas riches en viande et des gaz malodorants présente un tableau compatible avec une maldigestion protéique. Avant de lui conseiller un probiotique, posez la question de la durée de son IPP et de sa dernière réévaluation.
4. B12, fer, magnésium, calcium : les carences à surveiller
En bref : au-delà de deux ans d’IPP, le risque de carence en B12 et en fer augmente nettement ; l’hypomagnésémie peut apparaître dès un an de traitement.
Vitamine B12
Dans une vaste étude cas-témoins (25 956 patients carencés), deux ans ou plus d’IPP étaient associés à un risque de carence en B12 multiplié par 1,65 (Lam et al., JAMA, 2013). Le mécanisme est double : l’acide ne décroche plus la B12 de ses protéines alimentaires, et la gastrite atrophique ou auto-immune réduit le facteur intrinsèque. Voir aussi notre article Carence B12 : metformine et IPP.
Fer
Sur 77 046 patients présentant une carence en fer, deux ans ou plus d’IPP étaient associés à un risque multiplié par 2,49, avec un effet dose et une diminution du risque après l’arrêt (Lam et al., Gastroenterology, 2017). Le fer non héminique doit être réduit en Fe2+ pour être absorbé par le transporteur DMT1, réaction favorisée par l’acidité. Voir notre article Carence en fer.
Magnésium
L’agence américaine du médicament a alerté dès 2011 sur des hypomagnésémies sous IPP, le plus souvent après plus d’un an de traitement. Dans environ un quart des cas, la supplémentation seule ne suffisait pas et l’IPP a dû être arrêté (FDA, 2011). Le mécanisme suspecté est une baisse de l’absorption active intestinale par les canaux TRPM6/7. Voir notre article Carence en magnésium.
Calcium
Chez des sujets sans acidité gastrique, le carbonate de calcium pris à jeun est très mal absorbé. En revanche, le citrate de calcium est absorbé indépendamment de l’acidité, et le carbonate retrouve une absorption satisfaisante lorsqu’il est pris pendant un repas (Recker, N Engl J Med, 1985). Voir notre guide sur le calcium.
🔑 À retenir
Chez tout patient sous IPP depuis plus d’un an, un bilan B12, ferritine et magnésium est pertinent, à discuter avec le médecin. Les associations décrites sont issues d’études observationnelles : elles ne justifient jamais l’arrêt d’un IPP sans avis médical. Pour une vue d’ensemble, voir notre article Interactions médicaments-nutriments et le guide vitamines et minéraux.
5. Repérer une hypochlorhydrie : signes et examens
En bref : aucun signe n’est spécifique ; c’est l’association d’un contexte à risque, de troubles digestifs hauts et de carences qui doit faire évoquer le diagnostic, posé ensuite par le médecin.
Les signes qui doivent alerter
- Lourdeur et somnolence après les repas, sensation que « la viande ne passe pas »
- Ballonnements, éructations, gaz malodorants
- Carence en B12 ou anémie ferriprive inexpliquée, ou résistante à la supplémentation
- Contexte : âge avancé, IPP au long cours, maladie auto-immune, chirurgie gastrique
Les examens médicaux
| Examen | Ce qu’il montre | Niveau de preuve ⓘ |
|---|---|---|
| Gastroscopie avec biopsies | Atrophie, gastrite auto-immune, H. pylori : examen de référence | ⭐⭐⭐⭐⭐ |
| Anticorps anti-facteur intrinsèque et anti-cellules pariétales | Gastrite auto-immune | ⭐⭐⭐⭐ |
| Gastrinémie et pepsinogènes sériques | Gastrine élevée et pepsinogène I bas orientent vers une atrophie fundique | ⭐⭐⭐ |
| Recherche d’H. pylori (test respiratoire, sérologie) | Infection en cours ou passée | ⭐⭐⭐⭐⭐ |
| B12 (± homocystéine), ferritine, magnésium | Retentissement nutritionnel | ⭐⭐⭐⭐ |
🆚 Mythe ou réalité ?
❌ Ce qu’on entend souvent
« Je bois un verre d’eau avec du bicarbonate à jeun : si je ne rote pas vite, c’est que je manque d’acide. »
✅ Ce que montre la recherche
Faux (⭐). Ce « test » très répandu sur internet n’a jamais été validé : le délai d’éructation dépend de la vidange gastrique, de l’air avalé et de la quantité d’eau, pas seulement de l’acidité. Il peut rassurer à tort ou inquiéter sans raison. Le diagnostic repose sur les examens médicaux décrits ci-dessus.
6. IPP : réévaluer et arrêter sans effet rebond
En bref : un IPP indiqué doit être poursuivi ; un IPP non réévalué doit l’être, et son arrêt doit être progressif pour éviter le rebond d’acidité.
Les IPP restent des médicaments efficaces et bien tolérés à court terme. La HAS rappelle que la durée du traitement initial du reflux est de 8 semaines, suivie d’une réévaluation, et qu’une déprescription doit être encouragée lorsque l’indication n’est plus justifiée (HAS, 2020). La prévention systématique des lésions dues aux AINS chez des patients sans facteur de risque fait partie des mésusages les plus fréquents.
Le piège de l’effet rebond
Sous IPP, l’estomac compense en augmentant la gastrine, qui stimule la croissance des cellules sécrétrices d’acide. À l’arrêt brutal, la sécrétion acide repart à la hausse pendant quelques semaines. Chez des volontaires sains sans aucun symptôme au départ, 8 semaines d’IPP suivies d’un arrêt ont provoqué des brûlures ou des remontées acides chez 44 % d’entre eux, contre 15 % sous placebo (Reimer et al., Gastroenterology, 2009).
👨⚕️ Conseil au comptoir
Prévenez le patient : des brûlures dans les semaines qui suivent l’arrêt ne signifient pas forcément que le traitement est indispensable. La décroissance (demi-dose, puis un jour sur deux, puis à la demande) se décide avec le médecin. Entre-temps, les mesures hygiéno-diététiques et un antiacide ponctuel peuvent aider. Voir aussi notre article Reflux gastro-œsophagien : IPP, micronutrition et remèdes naturels.
🆚 Mythe ou réalité ?
❌ Ce qu’on entend souvent
« Mes brûlures d’estomac prouvent que je fabrique trop d’acide. »
✅ Ce que montre la recherche
Partiellement faux (⭐⭐⭐). Dans le reflux, le problème principal est le plus souvent mécanique : le sphincter entre l’œsophage et l’estomac se relâche, et un acide en quantité normale remonte là où il ne devrait pas. Les IPP soulagent en réduisant l’acidité, mais l’excès de production n’est pas la règle. À l’inverse, des brûlures ne prouvent pas non plus une hypochlorhydrie : seul le médecin peut faire la part des choses (HAS, 2020).
7. Prise en charge nutritionnelle et micronutritionnelle
En bref : traiter la cause d’abord, corriger les carences avec des formes adaptées, soutenir la digestion par l’hygiène de vie ; la bétaïne HCl ne vient qu’en dernier recours, sur avis.
Étape 1 — Traiter la cause
Éradication d’H. pylori, réévaluation des IPP, suivi spécialisé d’une gastrite auto-immune (qui impose une surveillance endoscopique) : ces décisions relèvent du médecin. Le pharmacien repère et oriente.
Étape 2 — Soutenir la digestion au quotidien
- Mastiquer longuement et manger assis, au calme : phase céphalique préservée.
- Répartir les protéines sur les repas plutôt qu’en une grosse portion le soir ; privilégier les plus digestes (œufs, poisson, viandes blanches, légumineuses bien cuites). Voir notre article sur les protéines.
- Aliments fermentés (yaourt, choucroute crue, pain au levain) : leur acidité et leur prédigestion facilitent l’assimilation.
- Gérer le stress : la cohérence cardiaque avant le repas favorise le tonus parasympathique.
Étape 3 — Corriger les carences avec les bonnes formes
| Nutriment | Forme et conseil adaptés à l’hypochlorhydrie | Niveau de preuve ⓘ |
|---|---|---|
| Vitamine B12 | Forme libre (non liée aux protéines) en complément ; à forte dose orale, environ 1 % est absorbé par diffusion passive, même sans facteur intrinsèque. En cas d’anémie de Biermer, la voie et la dose sont fixées par le médecin. Voir vitamine B12. | ⭐⭐⭐⭐ |
| Fer | Avec une source de vitamine C, qui réduit le fer en forme absorbable ; formes chélatées (bisglycinate) souvent mieux tolérées. Voir vitamine C. | ⭐⭐⭐ |
| Calcium | Citrate de préférence ; ou carbonate impérativement pendant le repas (Recker, 1985). | ⭐⭐⭐ |
| Magnésium | Sels organiques (bisglycinate, citrate) ; dosage sanguin si IPP au long cours, car la supplémentation peut ne pas suffire (FDA, 2011). | ⭐⭐⭐ |
Étape 4 — Le soutien direct : bétaïne HCl, enzymes, plantes amères
| Approche | Ce qu’on sait | Niveau de preuve ⓘ |
|---|---|---|
| Bétaïne HCl | 1 500 mg ont fait redescendre le pH gastrique sous 3 en 6 minutes environ, pendant un peu plus d’une heure, chez 6 volontaires sous rabéprazole (Yago et al., Mol Pharm, 2013). Effet réel mais transitoire, aucun essai clinique sur les symptômes. | ⭐⭐ |
| Enzymes digestives (pepsine, enzymes pancréatiques) | Aide possible en cas de lourdeur post-prandiale ; les enzymes pancréatiques sur prescription sont réservées à l’insuffisance pancréatique avérée. | ⭐⭐ |
| Plantes amères (gentiane, artichaut) | Usage traditionnel pour stimuler les sécrétions digestives, en accompagnement. Voir artichaut. | ⭐ |
🚫 Bétaïne HCl : les contre-indications
Ne jamais la conseiller en cas d’ulcère gastroduodénal ou d’antécédent d’ulcère, de gastrite érosive, de reflux symptomatique, de prise d’AINS, d’aspirine ou de corticoïdes (risque de lésions de la muqueuse), ni pendant la grossesse. L’associer à un IPP n’a aucun sens. Toute douleur ou brûlure après la prise impose l’arrêt. Elle ne se discute qu’après exclusion d’une pathologie organique par le médecin.
8. Médicaments et acidité gastrique : les interactions
En bref : certains médicaments ont besoin d’un estomac acide pour être absorbés ; une hypochlorhydrie, qu’elle soit liée à l’âge ou aux IPP, peut réduire leur efficacité.
⚠️ Interactions à connaître au comptoir
- Lévothyroxine : absorption diminuée en cas de gastrite atrophique, d’infection à H. pylori ou sous IPP, avec besoin de doses plus élevées (Centanni et al., N Engl J Med, 2006). Surveiller la TSH à l’introduction ou à l’arrêt d’un IPP. Voir traitement de la thyroïde.
- Antifongiques azolés (kétoconazole, itraconazole en gélules) : absorption fortement réduite.
- Certains antiviraux (atazanavir, rilpivirine) : association avec les IPP contre-indiquée.
- Certains anticancéreux oraux (dasatinib, erlotinib, par exemple) : absorption réduite, à vérifier systématiquement.
- Fer et calcium : voir la section 4.
Pour une vue plus large, voir notre article Interactions médicamenteuses : mécanismes et risques.
9. Perspective de recherche : quand la bouche colonise l’intestin
🔭 Perspective de recherche ⭐⭐
L’estomac acide agit comme un filtre entre le microbiote de la bouche et celui de l’intestin. Quand ce filtre s’affaiblit, des bactéries buccales survivent au passage et s’installent plus bas. Dans une cohorte de 1 815 personnes, les utilisateurs d’IPP avaient un microbiote intestinal moins diversifié et enrichi en bactéries d’origine buccale, comme les Streptococcaceae (Imhann et al., Gut, 2016).
Cette « oralisation » du microbiote intestinal pourrait contribuer au risque accru d’infections digestives observé sous IPP. Les chercheurs s’y intéressent aussi dans d’autres situations où l’acidité baisse, comme le vieillissement.
Conseil calibré sur ce niveau de preuve : ces données ne justifient pas d’arrêter un IPP indiqué. Elles renforcent l’intérêt d’une réévaluation régulière, d’une bonne hygiène bucco-dentaire et d’une alimentation qui soutient le microbiote. Voir notre article Microbiote intestinal : rôle et conseils pratiques.
📋 Tableau récapitulatif : l’hypochlorhydrie en pratique
| Situation | À repérer | Conduite à tenir | Niveau de preuve ⓘ |
|---|---|---|---|
| IPP > 8 semaines | Indication, dernière réévaluation | Orienter vers le médecin ; décroissance progressive | ⭐⭐⭐⭐⭐ |
| IPP > 1-2 ans | Fatigue, fourmillements, crampes | Proposer un bilan B12, ferritine, magnésium | ⭐⭐⭐⭐ |
| Sujet âgé | Lourdeur post-prandiale, perte musculaire, carence en B12 | Protéines réparties, B12 libre, dépistage | ⭐⭐⭐⭐ |
| Maladie auto-immune (thyroïdite) | Carence en B12, anémie, besoins accrus en lévothyroxine | Suggérer une recherche de gastrite auto-immune | ⭐⭐⭐⭐ |
| Supplémentation calcique | Carbonate pris à jeun | Citrate, ou carbonate pendant le repas | ⭐⭐⭐ |
| Demande de bétaïne HCl | Ulcère, AINS, corticoïdes, IPP, grossesse | Seulement après avis médical, hors contre-indications | ⭐⭐ |
🔑 En résumé
L’hypochlorhydrie est plus fréquente qu’on ne le pense : gastrite atrophique liée à l’âge, IPP au long cours, H. pylori et gastrite auto-immune en sont les principales causes. Le manque d’acide perturbe toute la chaîne digestive : protéines mal digérées, moindre stimulation du pancréas, barrière antibactérienne affaiblie, dysbiose. Il expose surtout à des carences en B12, fer, magnésium et calcium, bien documentées sous IPP prolongés. Le rôle du pharmacien est de repérer les situations à risque, d’orienter vers le médecin pour le diagnostic et la réévaluation des IPP, et de choisir des formes de micronutriments adaptées à un estomac peu acide. La bétaïne HCl reste une option de dernier recours, aux preuves limitées et aux contre-indications strictes.
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📚 Sources de cet article
Niveau de preuve global de l’article : ⭐⭐ à ⭐⭐⭐⭐⭐ selon le point abordé (recommandations et grandes études cas-témoins pour les carences sous IPP ; données préliminaires pour la bétaïne HCl et le microbiote).
- Krasinski S.D. et al., « Fundic atrophic gastritis in an elderly population », J Am Geriatr Soc, 1986
- ANSM, « Près de 16 millions de personnes ont eu une prescription d’IPP en 2015 en France », 2018
- HAS, « Les IPP restent utiles mais doivent être moins et mieux prescrits », 2020
- Lenti M.V. et al., « Autoimmune gastritis », Nat Rev Dis Primers, 2020
- Lo W.K., Chan W.W., « Proton pump inhibitor use and the risk of small intestinal bacterial overgrowth: a meta-analysis », Clin Gastroenterol Hepatol, 2013
- Lam J.R. et al., « Proton pump inhibitor and histamine 2 receptor antagonist use and vitamin B12 deficiency », JAMA, 2013
- Lam J.R. et al., « Proton pump inhibitor and histamine-2 receptor antagonist use and iron deficiency », Gastroenterology, 2017
- FDA, « Low magnesium levels can be associated with long-term use of proton pump inhibitor drugs », Drug Safety Communication, 2011
- Recker R.R., « Calcium absorption and achlorhydria », N Engl J Med, 1985
- Reimer C. et al., « Proton-pump inhibitor therapy induces acid-related symptoms in healthy volunteers after withdrawal of therapy », Gastroenterology, 2009
- Yago M.R. et al., « Gastric reacidification with betaine HCl in healthy volunteers with rabeprazole-induced hypochlorhydria », Mol Pharm, 2013
- Centanni M. et al., « Thyroxine in goiter, Helicobacter pylori infection, and chronic gastritis », N Engl J Med, 2006
- Imhann F. et al., « Proton pump inhibitors affect the gut microbiome », Gut, 2016
Cet article est fourni à titre informatif et ne remplace pas une consultation médicale. N’arrêtez jamais un traitement par IPP sans avis de votre médecin. Toute douleur gastrique persistante, difficulté à avaler, vomissement, sang dans les selles ou perte de poids inexpliquée impose une consultation rapide.



